Les aventuriers de l’Abstraction

Dans son nouvel ouvrage, Les aventuriers de l’Abstraction, Camille Laura Villet prévient le lecteur dès l’introduction, certains passages du livre sont comme une œuvre, ils peuvent nous parler, nous toucher, et d’autres passages peuvent nous sembler plus hermétiques, mais il faut s’accrocher pour pouvoir les dépasser et comprendre l’éclairage qu’apporte l’auteur à l’abstraction.

Bien sûr, l’auteur distingue l’abstraction et la non-représentation, mais elle apporte surtout une relecture du XXe siècle à la lumière du sens de l’art et de la culture, mais également de la mythologie, qui est une source intarissable de compréhension de l’être humain.

Cézanne, Manet, Monet, Malevitch, Mondrian, Duchamp, Brancusi, Mondrian, Malevitch, Picasso, Braque, Klee… Reinhardt, Rothko, Pollock, Newman… la liste est longue. A travers ces artistes, certains qui avaient fui l’Europe, d’autres ne l’avaient jamais connue, d’autres y restaient profondément attachés, l’auteur rapproche leur geste artistique de celui de la mythologie. A travers l’espoir d’un monde neuf, ils souhaitaient retrouver le processus à l’origine de ce que nous sommes, de la civilisation, de la culture : le Dionysos civilisateur comme l’explique l’auteur.

Les aventuriers de l’abstraction ne remettaient pas en cause la belle apparence apollinienne. Leur volonté n’était pas de choquer. Selon Camille Laura Villet ils étaient porteurs d’un nouveau commencement. Leur geste créateur relançait l’histoire, en la faisant démarrer de plus loin dans le passé, à la source des mythes.

L’histoire semble perpétuellement s’inventer parce qu’elle s’enracine dans la mythologie qui ne dispense jamais une vérité toute faite mais dévoile, au contraire, la puissance du négatif.

C’est à cette puissance que les aventuriers de l’abstraction s’initiaient, que l’auteur nomme également les ultracontemporains, parce qu’ils se situent au-delà du temps chronologique.

L’Occident était alors, au tournant des XIXe et XXe siècles, au seuil d’une révolution. Mais la révolution de la conscience proposée par les Modernes n’a pas eu lieu. Pourquoi ? Que s’est-il passé ?

Camille Laura Villet commence cet essai par le procès décisif que le sculpteur Constantin Brancusi intenta aux Etats-Unis en 1927, afin que ses œuvres soient reconnues comme telles et non plus arrêtées à la douane et taxées comme des produits manufacturés. Le problème n’est pas financier, mais de reconnaissance. Un artiste déjà reconnu par ses pairs et un certain nombre de collectionneurs notables devrait-il accepter qu’un pays – et pas des moindres : celui qui, face à une Europe vieillissante, s’impose comme la figure de proue de la modernité – ne le reconnaisse pas comme tel ?

Si la réponse semble aller de soi, elle va entrainer le sculpteur et, avec lui, tout l’art moderne, dans un engrenage dont ce dernier ne parviendra pas à s’extraire.

En intentant un procès, Brancusi sert en effet déjà l’ambition hégémonique américaine. À cette époque, les États-Unis, s’ils font rêver les Modernes et ont permis à la Première Guerre Mondiale qui s’enlisait de basculer en faveur des Alliés, ne sont pas encore les libérateurs de 1945. Ils se cherchent une place sur l’échiquier des nations et commencent à jeter les bases d’une législation économique et douanière à leur avantage. Le procès, qui fait entrer l’art dans le champ économique et juridique, loin d’en libérer l’accès, va contribuer à en occulter la source et à en brouiller le message.

En 1928, Brancusi, retourné dans son atelier parisien, apprend sa victoire. Le verdict confirmait l’existence d’une école d’art dite moderne dont les tenants réalisaient des œuvres abstraites.

Il ne s’aperçut pas que ce jugement privait le sujet spectateur de l’exercice de sa propre faculté de juger. Il suffirait désormais qu’une instance juridique, administrative ou même économique, s’appuyant aux besoins sur des experts payés pour cela, étiquète tel ou tel objet « œuvre d’art » pour qu’il le devienne aussitôt.

C’était là trahir Brancusi et même Duchamp, montrer que l’on n’avait rien compris à la subversion dont étaient porteurs ses ready-mades. C’était là, tout simplement, trahir l’abstraction, l’Autre, le logos, la parole. Les Modernes avaient gagné et ils avaient perdu.

Camille Laura Villet explique que sujet est éradiqué du projet civilisationnel américain. Sa puissance est récupérée car les États-Unis sont, à ses yeux, une projection de l’inconscient occidental.

Elle remonte ainsi le cours de l’histoire, détrame un récit, non pas pour faire émerger une autre vérité mais rouvrir un chemin.

Par la répétition, une certaine répétition, se creuse le sillon du désir. Brancusi qui, toute sa vie, chercha l’essence du vol, à travers la conception d’oiseaux à la forme toujours plus effilée, le sait mieux que quiconque.

La parole n’est pas la communication. Et cette parole qui passe, ce flux, c’est l’Homme lui-même dont chaque entreprise, quel qu’en soit concrètement le but, vise à l’édification de la forme humaine.

Lorsqu’il prend conscience de ce pouvoir créateur qui l’anime, lorsqu’il devient véritablement acteur, l’individu s’avère aussitôt irrécupérable. Il est libre. C’est ce point de liberté que nous ont tendu les aventuriers de l’abstraction ; ce point précisément que cherche Camille Laura Villet, en se frayant, à travers les pages de cet ouvrage, un chemin à rebours du siècle dernier.

« Offre ta soumission
Jamais tes armes
Tu as été créé pour des moments peu communs
Modifie-toi disparais sans regret »
Ce sont ces mots de René Char que cite l’auteur pour exprimer son sentiment de l’abstraction.

Olivia Bellin-Zéboulon

A propos de l’auteur :

Camille Laura VILLET est docteure en philosophie et psychanalyste anthropologique. Elle a fondé en 2018 l’association culturelle et artistique, Khôra Imagination dans laquelle elle propose des visites et des conférences culturelles, afin de contribuer à ce que le corps et la conscience demeurent au centre de la création.

Camille Laura Villet s’est enthousiasmée pour l’abstraction picturale, ce qui l’a conduite à s’intéresser au processus d’abstraction ainsi qu’à la formation de la pensée. A partir des recherches menées dans le cadre de sa thèse de philosophie, elle a écrit « Voir un tableau : entendre le monde », paru en 2011 aux Éditions de l’Harmattan.
Elle considère les œuvres d’art comme des portes pour aborder autrement les questions liées au devenir de l’être humain et aux changements structuraux que traverse la société occidentale.
Elle anime des ateliers, des rencontres et des conférences dans des cadres aussi divers que l’hôpital, le collège, l’université ou encore le musée.

Les aventuriers de l’Abstraction, Camille Laura Villet

Editions L’Harmattan, 208 pages, 22,50 euros.