« Certaines n’avaient jamais vu la mer » à l’Essaïon, quand le devoir de mémoire rencontre la scène

Le Théâtre de l’Essaïon accueille une pièce de théâtre mettant en lumière un pan relativement méconnu de l’histoire : le destin des femmes japonaises mariées par procuration à des hommes vivant aux États-Unis. Adapté du roman de Julie Otsuka, « Certaines n’avaient jamais vu la mer », cette pièce, mise en scène par Delphine Augereau, offre une représentation émouvante de ces jeunes filles déracinées.

Entre 1908 et 1920, de jeunes Japonaises, âgées parfois de 10 ans seulement, entreprenaient un voyage périlleux à travers le Pacifique pour rejoindre des époux qu’elles n’avaient vu qu’à travers une ancienne photographie. Aussi, elles rêvent, s’emplissent d’espoirs, certaines se réjouissent et d’autres pleurent de quitter leur famille pour le soi-disant et tant vanté « American Dream ».

Le texte de Julie Otsuka, lauréate du prix Femina étranger en 2012, relate avec justesse l’amère désillusion de ces femmes. Une fois arrivées aux États-Unis, elles sont confrontées au mépris de la culture japonaise, à la barrière de la langue et à la difficulté d’élever leurs enfants dans une société qui rejette leurs origines. En proie aux stéréotypes réducteurs qui les dépeignent comme des femmes soumises et une main-d’œuvre bon marché, ces femmes japonaises se retrouvent liées par le mariage à des hommes dont certains se révèleront aimants et d’autres détestables.

La pièce présentée à l’Essaïon et interprétée par les comédiennes Sandrine Briard et Béatrice Vincent, plonge les spectateurs dans l’intimité, les angoisses et les espoirs de ces jeunes filles japonaises devenues femmes. Au travers de leurs valises et des objets qu’elles renferment, les deux protagonistes nous entraînent dans un tourbillon d’émotions où le passé se mêle au présent.

Les thèmes abordés sont lourds, tels que les violences physiques et psychologiques, le racisme, le sexisme et la fétichisation des femmes japonaises. La pièce témoigne également de la discrimination extrême qui a conduit à l’internement des ressortissants japonais et de leurs ascendants dans des camps d’internement durant la Seconde Guerre mondiale. En octobre 2018, National Geographic recueillait le témoignage édifiant de certains d’entre eux. Mais malgré la gravité de ces sujets, la poésie teintée d’humour de cette pièce permet de garder en mémoire une réalité historique souvent occultée.

Alors, les deux femmes, empreintes de désolation face à une vie marquée par l’injustice et la violence, se remémorent leur pays d’origine à travers le chant et les bibelots qu’elles chérissent, derniers vestiges de leurs souvenirs passés.

Si cette histoire poignante suscite votre curiosité, rendez-vous du 11 octobre au 15 novembre, au Théâtre de l’Essaïon pour assister à cette représentation saisissante. L’adaptation signée Delphine Augereau et l’interprétation réussie de Sandrine Briard et Béatrice Vincent vous plongeront au cœur d’une époque révolue, réveillant ainsi notre devoir de mémoire.

Maya Choserot

du 11 octobre au 15 novembre 2023

Théâtre de l’Essaïon, 6 rue Pierre au Lard, 75004 Paris

Mise en scène signée Delphine Augereau – Scénographie de Sophie Piégelin – Avec Sandrine Briard et Béatrice Vincent – Coproduction la Cie du Chameau – La compagnie simagine – Photos et affiches de Corinne Marianne Pontoir

https://www.essaion-theatre.com/spectacle/1006_certaines-navaient-jamais-vu-la-mer.html

« Certaines n’avaient jamais vu la mer » texte de Julie Otsuka aux éditions Phébus – Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Carine Chichereau – août 2012 – 143 pages – 15 euros.

Article National Geographic : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/des-japonais-internes-aux-etats-unis-pendant-la-seconde-guerre-mondiale-temoignent