Il existe des lieux où le savoir-faire se transmet en silence, où les gestes parlent plus que les mots. C’est dans un de ces lieux, au cœur de la Picardie, que la maison Camille Fournet a ouvert les portes de son atelier à l’imaginaire d’artistes contemporains. En 2025, elle lance avec le collectif Home Affairs une résidence artistique inédite : « A Year at the Ateliers ». Pendant un an, quatre artistes — Oriane Déchery, Romain Guillet, Virginie Yassef et Maria Alcaide — investissent la manufacture de maroquinerie pour créer à partir de la matière, de la machine, et surtout du geste.
Une manufacture, quatre regards
La maison Camille Fournet, réputée pour ses bracelets de montres haut de gamme et sa maroquinerie en cuirs précieux, célèbre ses 80 ans en 2025. Loin de se contenter de ce patrimoine, elle décide de le mettre en jeu : en l’exposant, en le questionnant, en le réinventant.





Dans l’atelier de Tergnier, récemment agrandi, les artistes sont invités à ne pas rester spectateurs. Ils circulent librement entre les postes de production, échangent avec les artisans, manipulent les matériaux. Ce qu’ils en tirent n’est ni une vitrine, ni une commande : ce sont des œuvres pensées depuis l’intérieur du processus, à partir de ce que le lieu leur raconte.
Oriane Déchery, designer et artiste textile, s’attache à la matière même. Son travail explore les textures et les tensions entre souplesse et structure. À Tergnier, elle s’est concentrée sur les résidus, les chutes de cuir, les morceaux non utilisés. À travers un tissage méticuleux, elle redonne une voix à ce qui est d’ordinaire écarté — créant des surfaces à mi-chemin entre tenture, archive et poème.
Romain Guillet, plasticien au regard aiguisé sur les formes industrielles, s’intéresse aux outils de production eux-mêmes. Il détourne les gabarits, les gants de travail, les presses mécaniques pour en faire des installations sculpturales. Dans son œuvre, le cuir devient volume, le métal devient ligne, et la fabrique s’élève au rang de sculpture.
Virginie Yassef, figure établie de la scène contemporaine, travaille sur la narration et la mise en scène. À Tergnier, elle imagine des micro-fictions à partir des gestes des artisans : leurs postures, leurs habitudes, leurs rythmes. Par la vidéo ou la photographie, elle révèle ce qu’il y a d’humain et de chorégraphique dans la répétition — et ce que ces gestes disent de notre rapport au travail, au temps, à l’attention.
Maria Alcaide, artiste espagnole ancrée dans des préoccupations sociales et féministes, choisit une approche plus critique. Elle interroge la valeur que l’on donne aux objets de luxe, la place de la main dans un monde digitalisé. En intégrant des éléments numériques, du texte et des images glanées dans l’atelier, elle propose une lecture plus politique du cuir, entre artisanat, capital et mémoire collective.





De l’atelier à la galerie
Les œuvres nées de cette résidence ne sont pas restées cachées dans les murs de l’atelier. Elles ont été présentées pour la première fois à Art Paris 2025, au Grand Palais, dans une exposition collective intitulée « Le chuchotement des mains ». Ce titre dit bien l’esprit du projet : faire entendre ce qui, d’habitude, ne se voit pas — la concentration, la précision, l’intelligence silencieuse du travail manuel.
L’exposition a rencontré un écho fort, tant auprès du public du monde de l’art que des connaisseurs du luxe. Elle a prouvé qu’il est possible de faire dialoguer l’exigence d’une maison artisanale avec la liberté critique et poétique de la création contemporaine.
Depuis le 21 mars, des œuvres de quatre artistes sont ainsi présentées dans la boutique parisienne.

Équinoxes : un programme artistique récurrent
Pour Camille Fournet, cette initiative s’inscrit dans une vision plus large. Celle d’un luxe ancré : dans le territoire, dans le geste, dans la pensée. Avec le programme Équinoxes, lancé en 2018, la maison avait déjà amorcé ce dialogue entre artistes et artisans. Mais avec « A Year at the Ateliers », elle pousse l’expérience plus loin : ce n’est plus un simple échange, c’est une cohabitation, une véritable immersion.
Équinoxes est un cycle d’expositions biannuelles organisé par Camille Fournet à l’occasion des équinoxes de printemps et d’automne. Il vise à faire dialoguer des artistes contemporains avec le cuir et les savoir-faire de la maison, en exposant leurs œuvres dans un cadre intimiste et raffiné : la boutique-atelier parisienne.
C’est aussi une façon de revendiquer un positionnement singulier dans l’univers du luxe. Là où d’autres jouent la surenchère de l’image, Camille Fournet choisit la profondeur : montrer comment un sac, une montre, un accessoire naît de mains, de matières, de temps long. Et comment ce processus peut devenir objet d’art, d’étude, de réflexion.

Une collaboration durable
Ce projet avec Home Affairs n’est pas un coup isolé. Il dessine une nouvelle manière de penser la relation entre entreprise et culture, entre production et création. En intégrant des artistes au cœur de son quotidien, Camille Fournet se transforme en maison-atelier ouverte, en fabrique d’idées autant que d’objets. Il montre que l’art et l’artisanat, loin d’être opposés, peuvent s’enrichir mutuellement — et qu’au fond, ils partagent une même quête : celle du sens à travers la matière
L’exposition a commencé symboliquement au moment de l’équinoxe de printemps (mars 2025) et se prolonge jusqu’à l’équinoxe d’automne (septembre 2025), dans une continuité parfaite avec l’esprit du programme.
Véronique Spahis
Du 21 mars au 22 septembre 2025,
Camille Fournet, 5 rue Cambon, 75001 Paris.
du mardi au samedi, de 10h30 à 19h00 (fermée le lundi, jours fériés inclus)