All About Love de Mickalene Thomas au Grand Palais

Le Grand Palais consacre une exposition de grande ampleur l’artiste américaine Mickalene Thomas, figure majeure de l’art contemporain international, avec All About Love, une rétrospective ambitieuse et profondément politique. Organisée par le GrandPalaisRmn en collaboration avec la Hayward Gallery de Londres et Les Abattoirs – Musée FRAC Occitanie Toulouse, cette exposition marque la première grande monographie de l’artiste à Paris.

Née en 1971 à New York, Mickalene Thomas est reconnue pour une pratique audacieuse et multidimensionnelle mêlant peinture, collage, photographie, vidéo et installation.Son œuvre interroge avec force la visibilité des femmes noires, leur représentation dans l’histoire de l’art, la culture populaire et les récits dominants. À travers des compositions monumentales, sensuelles et éclatantes, elle réinvente le portrait classique dans une perspective féministe noire et queer, en plaçant l’amour au centre de son geste artistique.

L’amour comme acte politique

Le titre de l’exposition s’inspire directement de l’ouvrage fondamental de la théoricienne féministe Bell Hooks, All About Love : New Visions (1999), qui envisage l’amour comme une force transformatrice, individuelle et collective. Chez Mickalene Thomas, l’amour est à la fois outil de libération, affirmation de soi, résistance et joie. Il irrigue l’ensemble de son travail comme un principe actif, capable de réparer, d’élever et de redonner de la dignité aux corps et aux identités historiquement marginalisés. Les œuvres réunies – réalisées depuis le milieu des années 2000– rendent hommage à l’autonomie, à la beauté et à la résilience des femmes noires. Amies, amantes, membres de sa famille, icônes culturelles ou l’artiste elle-même deviennent les héroïnes d’un univers où le plaisir devient politique et où la représentation se fait radicale.

Réinventer le portrait et subvertir l’histoire de l’art

Mickalene Thomas s’inscrit dans une longue tradition du portrait, qu’elle détourne et réinvente. Elle dialogue avec l’histoire de l’art européen – et en particulier français – en réinterprétant des chefs-d’œuvre canoniques tels que Le Déjeuner sur l’herbe de Manet ou La Grande Odalisque d’Ingres. Là où les femmes étaient autrefois objets de regard, façonnées par le peintre, Michalene Thomas les replace au centre du récit, souveraines, conscientes de leur pouvoir et maîtresses de leur image. Ses compositions luxuriantes, souvent incrustées de strass, convoquent autant le glamour que la critique sociale. La surface scintillante, loin d’être décorative, agit comme un manifeste : elle attire le regard pour mieux questionner les normes de beauté eurocentriques et affirmer une esthétique noire, assumée, désirable et puissante.

Déesses noires et muses contemporaines

Au cœur de l’exposition, une section est consacrée aux « Déesses noires », figures centrales de l’univers de Mickalene Thomas. L’artiste travaille presque exclusivement avec des femmes issues de son cercle intime, qu’elle appelle ses muses. Ces collaborations s’inscrivent dans la durée, nourries par la confiance, l’admiration et une profonde connexion à leur propre beauté. Le processus créatif commence par des séances photographiquesréalisées dans des décors domestiquesconstruits sur mesure dans son studio de Brooklyn. Ces images deviennent ensuite la base de grandes peintures mêlant huile, acrylique, émail et strass multicolores – une signature devenue emblématique. L’autoportrait occupe également une place centrale, comme dans Afro Goddess Looking Forward, où l’artiste se met elle-même en scène, affirmant son identité et son autorité créative.

Photographie, mode et esthétique des années 1970

Dès le début de sa carrière, Mickalene Thomas développe un travail photographique singulier, dans la lignée de grands portraitistes africains comme Seydou Keïta ou Malick Sidibé. Les modèles évoluent dans des intérieurs familiers, propices à la détente et à l’expression de soi. Le rapport à la mode y est essentiel : héritée de sa mère, ancienne mannequin, l’attention portée aux vêtements devient un geste radical d’affirmation identitaire. Couleurs vives, motifs complexes, références à l’esthétique « super-fly » et à la culture afro-américaine des années 1970 traversent ces œuvres. Initialement conçues comme des ressources pour la peinture, les photographies acquièrent rapidement leur autonomie, tout comme les collages, qui témoignent de l’étendue de la pratique de l’artiste.

Icônes, mémoire et culture populaire

La culture populaire occupe une place majeure dans l’œuvre de Mickalene Thomas. L’exposition rend hommage à des figures emblématiques afro-américaines – Whoopi Goldberg, Diahann Carroll, Naomi Sims, Eartha Kitt – qui ont brisé les barrières raciales et sexistes de leurs industries respectives. Ces icônes incarnent une beauté qui dépasse l’apparence pour s’ancrer dans l’activisme, la persévérance et la liberté. Le visiteur est également invité à pénétrer dans des espaces domestiques reconstitués, inspirés des salons de la grand-mère et de la mère de l’artiste. Ces installations immersives convoquent la mémoire, l’intime et l’héritage familial, tout en offrant des lieux de repos et de réappropriation symbolique pour les corps noirs.

Résister, réparer, transmettre

La série Resist constitue l’un des volets les plus explicitement politiques de l’exposition. À travers le collage, Mickalene Thomas rend hommage aux victimes des violences policières et carcérales aux États-Unis et inscrit son travail dans l’histoire du mouvement Black Lives Matter. Les œuvres fonctionnent comme des mémoriaux visuels, mais aussi comme des outils de transmission et de résistance. Son engagement dépasse largement le cadre de l’atelier. Artiste, éducatrice, commissaire d’exposition et productrice nommée aux Tony Awards, Mickalene Thomas œuvre activement pour l’inclusion et le soutien aux artistes émergents. En 2023, elle devient la première femme noire queer à bénéficier d’une bourse portant son nom à l’université de Yale. En 2025, elle figure parmi les personnalités les plus influentes du classement TIME100.

All About Love est bien plus qu’une rétrospective : c’est une déclaration d’amour, de liberté et de puissance. En investissant le Grand Palais, Mickalene Thomas inscrit son œuvre dans un dialogue fort avec l’histoire de l’art occidental, tout en redessinant les contours de la représentation contemporaine.

Comme le souligne l’artiste elle-même : « Être ici, en tant que femme noire queer, est à la fois un triomphe personnel et collectif. Cette exposition témoigne du pouvoir de la représentation, de la résilience et de l’amour. »

Une exposition essentielle, lumineuse et nécessaire, où l’art devient un espace de réparation, de plaisir et de transformation. L’exposition bénéficie du soutien de CHANEL, Grand Mécène du Grand Palais, et de ALL Accor, Mécène Premium, dont l’engagement accompagne le rayonnement artistique et culturel de cette présentation majeure.

Elena Sokhoshko

Grand Palais, 17 Avenue du Général Eisenhower 75008 Paris, entrée square Jean Perrin

Du 17 décembre 2025 au 5 avril 2026

www.grandpalais.fr