Pinto, l’art de l’assemblage

Depuis plus d’un demi-siècle, la Maison Pinto cultive une vision singulière du luxe, fondée non sur la démonstration mais sur l’intelligence de l’assemblage. À Paris, dans le 2ᵉ arrondissement, son siège abrite bien plus qu’un studio d’architecture intérieure : un lieu où se croisent mémoire des savoir-faire, création contemporaine et culture de l’hospitalité. Fondée par Alberto Pinto, la Maison s’est construite sur une ouverture instinctive aux cultures, aux matières et aux usages, forgeant une identité reconnaissable. Aujourd’hui, sous l’impulsion de Fahad Hariri, Pinto poursuit son évolution en affirmant un langage plus architectural et en développant des collections de mobilier, d’objets et d’arts de la table qui prolongent sa tradition d’ensemblier dans le champ du design de collection.

Alberto Pinto, une esthétique du métissage et de la générosité

L’œuvre d’Alberto Pinto trouve sa source dans un double héritage. Son enfance marocaine lui a transmis un rapport sensuel à la matière, à la couleur et à la superposition des textures, tandis que son éducation française lui a donné le goût de la rigueur, de la proportion et de la construction. De cette rencontre naît un vocabulaire décoratif libre, nourri aussi bien par le baroque européen que par les motifs byzantins, les savoir-faire orientaux ou les traditions artisanales méditerranéennes.

Les intérieurs signés Pinto se distinguent par leur densité visuelle et leur capacité à créer des atmosphères enveloppantes, généreuses, pensées pour accueillir et surprendre. Alberto Pinto n’imposait pas un style ; il orchestrai­t des correspondances entre les époques, les cultures et les matériaux. Textiles superposés, finitions complexes, œuvres d’art intégrées avec l’œil d’un collectionneur : chaque projet relevait d’un art du montage, où la richesse ne devait jamais écraser le confort ni l’usage.

Cette approche lui vaut rapidement une reconnaissance internationale. Résidences privées, hôtels, yachts, jets privés : Pinto développe une expertise rare dans des environnements où l’excellence artisanale doit dialoguer avec des contraintes techniques élevées. Ses intérieurs, souvent décrits comme la « haute couture de la décoration », traduisent une idée du luxe comme expérience totale, où chaque détail contribue à un récit cohérent.

La Maison s’appuie depuis des décennies sur un réseau fidèle d’artisans : ébénistes, tapissiers, métalliers, céramistes, verriers et spécialistes du textile. Cette culture d’atelier permet une continuité entre la conception et la réalisation, garantissant une précision d’exécution qui fait la réputation de Pinto.

Continuité et transmission après 2012

Après la disparition d’Alberto Pinto en 2012, Linda Pinto assure une période essentielle de continuité. Elle préserve les ateliers, le réseau d’artisans et la clientèle internationale, tout en préparant une transition générationnelle. Cette phase permet à la Maison de conserver son ADN sans le figer, en maintenant une exigence élevée sur chaque projet.

La continuité est également incarnée par Pietro Scaglione, directeur artistique depuis 1998. Formé au sein du studio et responsable de nombreux projets de yachts et de résidences, il porte la mémoire technique et culturelle de Pinto. Il articule la générosité du style autour de trois piliers :  l’Esprit, cette clarté spatiale qui rend un lieu immédiatement confortable ;  l’Histoire, l’intégration de la vie du client et de l’identité du site ;  l’Audace, le geste affirmé qui donne à chaque projet sa singularité.

Ce socle demeure aujourd’hui fondamental dans l’évolution de la Maison.

Fahad Hariri, clarifier et renforcer le langage Pinto

En 2020, la Maison Pinto entre dans un nouveau chapitre avec son acquisition par Fahad Hariri, architecte et directeur créatif. Son approche se distingue par une grande retenue : il ne s’agit pas de réinventer Pinto, mais d’en clarifier le langage et d’en renforcer les fondations pour une époque contemporaine. Il aborde l’héritage comme un continuum vivant, à affiner plutôt qu’à transformer.

Cette évolution se manifeste par un recentrage sur la proportion, la structure et l’intégrité des matériaux. Les compositions gagnent en lisibilité architecturale, sans perdre la richesse sensorielle qui caractérise la Maison. Parallèlement, Hariri développe un pôle design produit ambitieux, permettant au savoir-faire de Pinto de s’exprimer à travers le mobilier, l’éclairage, le bronze, la porcelaine et les arts de la table. L’objectif : concevoir des environnements complets, où chaque objet participe à une narration globale.

Maison&Objet 2026 : cinq collections pour une vision élargie

Présentées à l’occasion de Maison&Objet 2026, les cinq nouvelles collections de Pinto constituent une étape majeure dans cette orientation créative. Mobilier, objets sculpturaux et arts de la table y dialoguent dans un vocabulaire cohérent, où artisanat d’excellence et exploration conceptuelle s’articulent avec précision.

Des Tresses : le geste ancestral comme structure

La collection Des Tresses incarne de manière exemplaire la démarche de Fahad Hariri. Inspirée du tressage de raphia, geste ancestral des cultures nomades, elle en déconstruit la fonction utilitaire pour en extraire une écriture architecturale et sculpturale. Les prototypes sont façonnés par entrelacs successifs, dans un mouvement continu, jusqu’à produire des volumes libres.

Cette structure fragile et éphémère est ensuite figée par le passage en fonderie. Coulées en bronze naturel par la Fonderie de Coubertin et les Ateliers Saint-Jacques, les pièces conservent la mémoire du feu, des soudures et des tensions internes du geste. Fahad Hariri choisit une patine naturelle, brute, qui souligne la dimension organique et presque primitive de l’ensemble.

La collection comprend des tables d’appoint au plateau de verre artisanal, une table à manger en travertin, une table basse, une console, un miroir, un centre de table et un bougeoir. Deux pièces majeures viennent compléter l’ensemble : une commode en noyer dont la caisse est ornée d’une marqueterie inspirée du grillage à poules à triple torsion, avec des poignées en bronze tressé, et une grande table à manger reposant sur de larges pieds tréteaux marquetés selon le même motif. Produite en éditions limitées, Des Tresses explore la tension entre ultra-luxe et primitivisme, entre art et fonction. La tresse y devient métaphore : celle du lien entre passé, présent et futur.

Les Interdits : un cabinet de curiosités contemporain

Avec Les Interdits, Pinto explore une autre facette de son vocabulaire : celle de l’objet sculptural. Inscrite dans la tradition des cabinets de curiosités, la collection réunit une série de bronzes patinés représentant des formes issues du vivant : crabe fer à cheval, étoile de mer, rostre, noix de mer ou crâne.

Coulées en éditions limitées en collaboration avec la Fonderie de Coubertin, ces sculptures sont présentées sur des socles en chêne cerclés de métal, numérotés. Les Interdits introduisent un vocabulaire naturaliste et symbolique dans l’univers Pinto, affirmant un dialogue subtil entre design, art et collection.

Vannerie Platine : la porcelaine comme matière tressée

Dans le domaine des arts de la table, Vannerie Platine réinterprète le geste universel du tressage à travers un trompe-l’œil d’une grande sophistication. Réalisée avec la Manufacture Royale de Limoges, la collection applique des motifs de vannerie en or ou en platine sur la porcelaine blanche. Les trames, dont la densité varie, créent une sensation de profondeur et de mouvement, jouant avec la lumière et la perception tactile.

Assiettes de présentation, assiettes à dîner, à dessert, à soupe, tasses, théières, plats de service et accessoires composent une ligne complète, pensée comme une table contemporaine texturée et lumineuse. Vannerie Platine affirme la capacité de Pinto à transposer des gestes artisanaux ancestraux dans un registre raffiné et actuel.

Argenterie : l’écho des tables de cour

La collection Argenterie revisite l’élégance des services d’orfèvrerie classiques. À partir de formes d’archives de Royal Limoges, Pinto transpose en porcelaine des silhouettes traditionnellement associées à l’argenterie : soupière, saucière, bougeoir, salière et poivrière. Les finitions en or et en platine confèrent à ces pièces une présence solennelle, évoquant les tables de cour et les grandes traditions européennes.

Le dialogue entre formes familières et matière contemporaine crée un décalage subtil, où la porcelaine adopte la noblesse et le poids symbolique de l’argenterie, tout en conservant sa finesse propre.

Pinto X Augusta Alexander : l’art à table

Avec Pinto X, la Maison inaugure une plateforme dédiée aux collaborations avec des artistes contemporains. La première, menée avec l’artiste visuelle Augusta Alexander, se décline en six assiettes de Limoges décorées de dessins en noir et blanc. Réalisés d’un seul trait continu, les motifs s’inspirent du geste, du mouvement et de la danse, faisant référence aux Heures dansantes.

Limitée à 250 pièces, cette édition marque l’entrée affirmée de Pinto dans le champ du design de collection. Elle fait dialoguer l’usage quotidien de l’art de la table avec l’expression artistique, brouillant les frontières entre objet fonctionnel et œuvre.

Pinto aujourd’hui : une maison créative globale

Aujourd’hui, Pinto fonctionne comme une maison créative complète, capable de concevoir des intérieurs, des objets et des collections partageant un langage cohérent. Présente sur les continents et dans des typologies variées — résidences privées, hôtellerie, résidences de marque — la Maison prolonge sa tradition d’ensemblier à travers des créations où chaque élément participe à une composition globale.

À travers son histoire et ses évolutions, Pinto reste fidèle à un principe fondateur : un espace doit naître d’une émotion et être façonné avec le savoir-faire, l’intelligence et la générosité nécessaires pour que cette émotion prenne forme. Le nouveau chapitre engagé sous Fahad Hariri ne rompt pas avec cet héritage ; il l’affine et l’élargit, affirmant la place de Pinto dans le design contemporain tout en restant profondément ancré dans l’artisanat qui fait sa singularité.

Véronique Spahis

Maison Pinto, 11 rue d’Aboukir, 75002 Paris

Ouvert du lundi au vendredi de 9h30 à 13h et de 14h30 à 18h

https://www.pinto.fr/