Fermée depuis avril 2022 pour travaux de rénovations, c’est une Maison des Illustres renouvelée et repensée qui a rouvert ses portes en ce janvier 2026. Le fabuliste Jean de La Fontaine (1621-1695) retrouve son écrin natal. Réorganisation de l’espace, médiation nouvelle : à Château-Thierry (Aisne), la fable est inépuisable.

Fermeture pour travaux : « sans autre forme de procès ». Depuis 2022, à la suite du 400ème anniversaire du plus illustre des Castelthéodoriciens, Jean de la Fontaine, la volonté des pouvoirs publics est claire : sauver la Maison La Fontaine qui avait besoin d’importantes rénovations. Un investissement de six millions d’euros a été engagé. Site historique et patrimonial classé, il fait la renommée de la charmante petite ville de l’Aisne.
Réouvert depuis janvier 2026, le site entend capitaliser sur la popularité constante de son très lointain propriétaire. Au fil d’un parcours repensé et d’une scénographie actualisée, la Maison Jean de La Fontaine veut s’ouvrir à un nouveau public (plus jeune), mais aussi traduire le poids et l’influence importantes que La Fontaine a entretenu et entretient toujours avec ses contemporains.

Un programme ambitieux est donc porté. Ce dernier veut être déployé comme « une rencontre intime », exhorte le musée, dans laquelle le cadre joue un rôle prépondérant.
« On tient toujours du lieu dont on vient » : l’exergue de la fable La souris métamorphosée en fille, présentée dès le début du parcours, ne trompe ainsi pas le visiteur. Il l’avertit : si La Fontaine est connu pour ses faits d’armes à la cour du Roi Soleil versaillaise, c’est bien à Château-Thierry, en terres champenoises, qu’il a puisé une part de son inspiration.

Au-delà de la fable
La Maison tente de retracer le parcours de l’écrivain entre les murs de la ville. Mais, « des premières années d’étude de Jean, nous savons peu de choses », reconnaît-on. A 15 ans, Jean part à Paris ; Château-Thierry est déjà derrière lui.


La Maison se parcourt agréablement au rythme des sept points de la scénographie. Si l’immersion n’est pas présente du fait d’un lieu totalement rénové, on note néanmoins que le La Fontaine écrivain, a inspiré de nombreux artistes dans son sillage.
Du XIXe jusqu’au XXe siècle, Gustave Moreau, Marc Chagall ou bien encore Dali, s’essayent à l’illustration de fables. D’illustres pinceaux pour une illustre plume : une galerie de dessins nous fait voir et ressentir les fables au-delà du texte.

Notons Les femmes et le secret, fable finement illustrée par Marc Chagall. Tout le style de l’artiste russe se ressent dans cette eau-forte rehaussée de gouache et d’aquarelle (vers 1926).

Fable peu connue que cette satire, quelque peu dépassée de nos jours, qui consiste à laisser penser qu’une femme ne peut conserver un secret. Pis : qu’elle verse nécessairement dans l’emphase. « De bouche en bouche allait croissant » : le commérage et les bruits de couloirs étaient monnaie courante à l’époque du fabuliste, d’où son appétence pour les « croquer » dans l’un de ses écrits.
Chagall ne peut s’empêcher, quant à lui, d’en faire un « croquis ». Un commérage artistique entre les époques s’instaure finalement, révélant toute la justesse et précision des textes de La Fontaine. La pensée de l’auteur est visible ; son coup de crayon le suit à la trace ; les artistes-peintres n’ont plus qu’à assembler les points.
L’analogie de la situation des Femmes et le secret est d’ailleurs saisissante à relever avec le propre destin de l’auteur. D’une fable, sort mille choses. La Maison nous plonge ainsi dans « l’art de la production en série » qui tire sa source de la production du fabuliste. Des déclinaisons multiples des plus grands textes de La Fontaine se réalisent ainsi entre le XVIIIe et le XXe siècle.

Vaisselle, tableaux et même jeu de société : la fable n’en finit plus de s’écrire et de se réinventer. Un champ interartistique qui semble inépuisable. Le parcours s’ouvre ainsi aux œuvres contemporaines musicales ou théâtrales qui reprennent pour motif principal, les textes du fabuliste du XVIIe.
Au travers de la morale
Mais quid de la morale ? Si illustrations, faïences et nouvelles représentations prennent bien part au succès à travers les âges de l’auteur français, c’est avant tout pour son esprit de fabuliste que l’homme de lettres est reconnu. La Maison l’évoque timidement, soulignant un « ton facétieux » et une « visée morale remontant à l’Antiquité » (La Fontaine s’inspire en effet en droite ligne d’Esope, auteur antique grec, inventeur du procédé.)
Pourtant, la morale est partie intégrante de l’œuvre du Champenois car elle est la nature même de la fable : une histoire en apparence banale qui débouche sur une chute et une leçon. A l’époque du roi Louis XIV, dans cette cour versaillaise des rampants dont la langue ne se délie que pour flatter, La Fontaine use de la fable pour ironiser, se moquer, critiquer. En ayant recours à la personnification, les animaux mis en scène s’entendent alors comme des marionnettes qui agitent à la face des principaux intéressés, leurs travers et revers.


Cette liberté de ton et cette double lecture constante, qui font de La Fontaine tout à la fois l’écrivain que les écoliers récitent, puis celui sur lequel les universitaires dissertent, manquent parfois quelque peu au cours de ce parcours plus périphérique que analytique.
Les nouveaux outils de médiation intronisés pour la réouverture de la Maison, permettent néanmoins de re-situer l’époque dans laquelle La Fontaine évolue. Dans un dernier temps de la scénographie consacré aux mécènes et à l’entourage du fabuliste, on s’intéresse ainsi à la relation toute particulière entre l’auteur et Nicolas Fouquet.

Surintendant des finances, il se rêve nouveau soleil du côté de Vaux où il fait construire un château qui entend rivaliser avec Versailles, Vaux-le-Vicomte. Sa proximité avec les artistes lui vaut les foudres de Louis XIV. Dans une lettre qu’adresse Fouquet à La Fontaine – qu’il est possible d’écouter à l’aide de stations audio-guides innovantes -, on apprend même que le fabuliste devait rédiger une ode à Vaux. Nicolas Fouquet, emprisonné par la suite, n’a néanmoins pas pu y goûter.
Que tirer de cette anecdote ? Relisons La Fontaine : « une grenouille vit un bœuf » … Sans se priver de la morale.
Gabriel Moser
Musée Jean de la Fontaine, 12 rue Jean de la Fontaine, 02400 Château-Thierry.
Du mardi au dimanche, de 10h à 12h30 et de 14h à 18h.
