« Sortir de l’ennuyante réalité » : Art Karlsruhe 2026 transporte les artistes

La 23e édition de la foire d’art internationale de Karlsruhe se tient du jeudi 5 février au dimanche 8 février 2026. Plus de 180 galeries pour un total de 17 pays représentés, ont fait le déplacement à la Messe de Karlsruhe, terrain de jeu gigantesque de 35.000m2. Comme lors de la 22e édition, Art Karlsruhe s’est attaché à mettre un coup de projecteur sur des artistes en quête d’un nouveau départ.

« Laissez tomber les couvertures » ; sortez à découvert, enjoindrait presque la 23e édition de la foire d’art de Karlsruhe. Cet impératif n’est pas le fruit d’une imagination dévorante qui aurait éclos au fil des quatre halles qui composent cette foire de 35.000 m2.

Il s’agit plutôt du titre, énigmatique, d’une suite de trois toiles de Matthias Reinmuth, exposée par la Galerie Reinhold Maas. L’auteur, dans un mélange de techniques sur toile, représente le brumeux d’un décor qui serait en passe d’être révélé.

L’œuvre prend une tout autre envergure lorsque, en se reculant, on laisse apparaître dans notre champ de vision la structure monumentale d’Elisa Manig. L’œuvre, Shackles (Chaînes), descend du ciel comme si elle se révélait une fois la couverture transpercée. Les chaînes sont distendues, la captivité est interrompue.

La philosophe se concentre dans cette relation en miroir et en superposition : Art Karlsruhe invite à une lecture pyramidale, en regard.

La curiosité comme point d’ancrage

La foire d’art de Karlsruhe brille par cette interdisciplinarité des regards, des artistes, mais aussi des générations. La foire fait dialoguer les époques, les styles et les techniques. « Collectionner l’art commence par la curiosité », formule simplement Olga Blass, cheffe de projet pour la foire.

Il est donc naturel d’osciller entre productions du XXe siècle, dans un style postimpressionniste allemand (Otto Modersohn, Otto Dix) présenté par la Galerie Rudolf (dans les environs d’Hambourg), et l’immensité du Kosmos, suggérée par la galerie allemande Samuelis Baumgarte (Bielefeld).

La série Kosmos saisit le regard ; l’ovalité choisie par l’artiste Otto Piene pour représenter cette forme abstraite au-dessus de nos têtes, se révèle hypnotique.

Pour Piene, cofondateur du Zéro-Gruppe (Groupe Zéro)dans les années 50, le cosmos est le « souffle de la lumière ». Une opposition fondamentale à l’idée de trou noir ou d’horizons capricieux, à l’instar du travail de Sanell Aggenbach (Contemporary art Salzburg).

Entre ombre et lumière, abstraction et réalisme : le battant de la fenêtre se plie et se déplie à mesure que Karlsruhe complexifie la grille de lecture. A l’image de cette Geteilte Schlacht (Bataille pliée), Jasmin Schmidt (2024) repense et reformule, tel un puzzle, les grandes scènes de bataille des peintres d’histoire, Art Karlsruhe se désolidarise d’une lecture traditionnelle ; centralise des choix et des artistes autrement secondaires.

Avec re:discover et re:frame (dispositifs visuels permettant d’informer le visiteur de pièce en pièce), la foire entend ainsi remettre en avant des artistes oubliés, qui n’auraient pas reçu suffisamment de lumière. Le parcours dans les 35.000 m2 de la Messe de Karlsruhe, est ponctué par ces types de sections.

Emplir l’espace

Le principe du Groupe Zérode Otto Piene trouve en réalité une application concrète : l’art peut partir de Zéro. Le sculpteur Jean Tinguely faisait notamment partie de ce groupe. Si aucune de ses œuvres n’est à la vente, la foire, par son orientation qui donne une large place aux sculptures, s’inspire quelque part de la fougue et du génie du maître bâlois.

La notion d’espace, très présente chez Tinguely, se retrouve à Karlsruhe. Dans le Hall 3, dédié aux institutions locales et autres organisations s’adressant aux collectionneurs – notamment aux nouveaux -, une structure trône au milieu de la salle. Animée par une sorte de fée, elle invite le public à participer à un jeu.

A l’image de la pop-artiste Van Ray, exposée par la Neue Kunst Gallery locale (Karlsruhe), la direction est claire : Exit boring reality (Sortir de l’ennuyante réalité).

Vers quelle destination porte donc Karlsruhe ? Aucune réponse évidente. Les artistes exposés naviguent entre une représentation de la réalité qui ne ferait plus qu’un avec les couleurs les plus extravagantes (en ce sens, Susanne Zuehlke et ses aplats de couleurs) ; d’autres, en revanche, semblent recouvrir de linceuls nos existences. Elles apparaissent alors sans vie, comme immaculées. Le travail de Laura Nieto, exposé par la Galerie Friedman-Hahn, s’impose ainsi par une pureté qui confine à l’impureté ; qui semble fausse. Troublant de vérité.

L’extrême blancheur est plus généralement recherchée par nombre de jeunes artistes. Garnir l’espace par une absence totale de relief, de formes : c’est le pari de Leszek Skurski qui signe pour la Galerie Von&Von (Nürnberg), notamment un troublant Inner City (Centre-ville) totalement dévitalisé (2025).

Lever le voile

Une oeuvre énigmatique, qui trouve des prolongations dans certaines productions mélangeant savamment flou et réalité pour inviter le visiteur à réaliser sa propre perception.

Le procédé atteint son paroxysme avec l’oeuvre de Nikolai Makarov (Galerie Friedmann-Hann) qui représente à l’acrylique une Venise (2025), entièrement floue. Mais notre imagerie collective est obsédante : on reconnaît l’un des canaux de la cité, accompagnés de ses immuables gondoles.

La représentation aseptisée et continuellement poursuivie de notre environnement, notamment dans ces lieux où le surtourisme prolifère, mérite-t-elle encore une représentation nette ? Provocatrice, l’œuvre ne manque pas d’interroger sur notre propre vision de l’environnement. On est tenté de « retirer la couette » ; lever le voile.

A l’instar d’une fuite vers l’avant ou d’un retour en arrière, le fait d’investir la foire d’art de Karlsruhe, participe de cette action de retirer pour, à nouveau, pouvoir s’émerveiller.

A l’image de ce bouquet de fleurs démesuré de Sactan Yross (Galerie Chief and Spirits, Pays-Bas) ou de cette frêle branche indisciplinée de Jasmin Schmidt (Oechsner Galerie, Nürnberg), Art Karlsruhe est une trouée qui n’invite qu’à une seule chose : à la suivre et à comprendre.

Re:discover : pour un regard exigeant

On retient de cette édition une certaine liberté de ton et d’approche.

Le visiteur doit constamment être sur ses gardes, ouvrir sa focale. A destination des collectionneurs ou néo-collectionneurs, Art Karlsruhe fait montre d’une philosophie ambitieuse. Le potentiel acheteur est loin d’être guidé : les points de repère classiques s’estompent dans une Messe qui fait le pari, à titre d’exemple, de mettre en avant Martina Ziegler et ses portraits en flamme, plutôt qu’Andy Warhol.

La notion de « nouveau départ », « re:discover » est portée à son paroxysme : prendre le temps devient la règle, comme face à une toile de Christopher Lehmpful. La forte dose de peinture à l’huile utilisée par l’Allemand nécessite de se reculer pour apprécier les paysages de landes enneigées ou de bourg en pleine vallée.

Au premier regard (trop proche) : un gribouillage texturé, une impression ratée.

Au second (plus loin) : un paysage qui se dévoile comme par magie ; un coup de pinceau porté par une ambiance qui fait vaguement penser à un style Bruegel.

Le deuxième coup d’œil est le bon à Karlsruhe.

Gabriel Moser.

du 5 février au dimanche 9 février 2026.

Karlsruhe, Messe, 76287, Rheinstetten, Allemagne.