Les bateaux sur la terrasse : Jessé Rémond Lacroix ou les dents de la mer version familiale

Comment dire à sa mère qu’on l’aime malgré tout ? Dans Les bateaux sur la terrasse (ed. Robert Laffont), Jessé Rémond Lacroix interroge, à travers non-dits et secrets de famille enfouis, notre pudeur émotionnelle. Dans ce récit familial intimiste, où l’auteur ne craint pas de se révéler à fleur de peau, le lourd poids psychologique d’une absence de communication dans les cercles familiaux est analysé. Un premier roman exutoire.

Les récits de famille avaient le vent en poupe lors de la rentrée littéraire de septembre 2025. En ce début 2026, Jessé Rémond Lacroix, plus connu sur les planches que dans les librairies, s’inscrit dans cette même vague. Les bateaux sur la terrasse adopte tous les faux airs du désormais vrai roman du XXIe siècle. Atermoiements, questionnements intérieurs, ellipses : on s’immisce, suivant les pas de Jessé, dans cette maison familiale du Sud de la France, cadre du récit.

L’auteur nous prend par la main : le lecteur s’invite à la table de cette famille (nécessairement pas comme les autres, sinon pourquoi en faire un livre ?). Madeleine, la grand-mère de Jessé, s’est installée sur la Côte d’Azur après avoir quitté Dijon. Sa maison est celle des nuits d’été interminables, des rendez-vous de famille subis ou souhaités. Véritable matriarche, elle est la « reine mère (qui) tous les jours, arrose son potager ».

Message personnel

Un quotidien cérémonieux est décrit. Madeleine est la maîtresse de la maison, donc des horloges. « Les bruits de la cuisine, l’eau qui coule, le couteau » permettant de couper puis de faire cuire les légumes : tout ceci est Madeleine, tout ceci se répète.

Comme autant de pièces successives que comporte la maison, unité de lieu du récit, l’auteur décrit successivement sa grand-mère qui concentre toute son admiration. Madeleine : « j’ai toujours aimé son prénom (…) il se savoure comme un gâteau », écrit-il à l’instar d’une déclaration d’amour.

A ce personnage féminin fort, s’ajoute celui plus contrasté de la mère de Jessé. « J’aime ses cheveux (…) mais sa coupe la vieillit, je le lui ai souvent dit ». En opposition, « maman » concentre une certaine part de l’incompréhension de l’auteur.

C’est à la sortie d’un spectacle que Jessé joue à quelques encablures de la maison familiale provençale, que le récit débute. Ce seul-en-scène – Jessé Rémond Lacroix le joue également dans la vraie vie – s’intitule Message personnel. Un titre tout aussi énigmatique que programmatique, référence, peut-on penser, à Françoise Hardy.

La chanteuse prévenait, dans sa chanson du même nom, de ces mots, ceux de l’amour, que l’on ne dit pas car « ils font peur » ou « sont dans trop de films, de chansons ou de livres ». Pour Jessé, c’est la peur qui l’empêche d’avouer ses sentiments ; de construire sereinement une relation avec sa mère.  C’est aussi le poids des non-dits qui pèse. En l’occurrence, la situation de harcèlement, jamais formalisée, qu’a subie Jessé durant ses années d’écolier du fait de son orientation sexuelle : « gay ».

« T’as jamais vu ou t’as pas voulu voir moi je crois que c’est plutôt que t’as pas voulu voir parce que c’était plus simple comme ça t’as pas voulu voir les coups que je me prenais tous les jours à l’école parce que j’étais trop pédé », écrit-il. Un style brut, épuré de toutes formes de ponctuation. Le souffle court, Jessé livre, dès les premiers chapitres, son mal-être pour mieux emmener le lecteur dans sa quête d’apaisement intérieur. Une saillie stylistique qui tranche avec les descriptions emphatiques et imagées structurant, par ailleurs, le récit qui s’étire sur une journée (unité de temps).

Une écriture à visée thérapeutique

On perçoit, derrière ces variations de style et un goût pour l’ellipse permettant de faire avancer ses souvenirs tout en ne quittant pas le temps présent, l’envie de l’auteur de rédiger un texte sincère, personnel : comme le tenant d’un seul aboutissant. L’envie, également, de démontrer que ce cheminement introspectif ne peut s’écrire (et a fortiori, se lire) que d’une seule traite ; Jessé Rémond Lacroix semble subir son écrit pour tenter de mieux se libérer de sa condition.

La plume de ce premier roman peut paraître insouciante, naïve, parfois bringuebalante. L’auteursemble ne pas avoir peur de se tromper, de réessayer ; de laisser libre cours à ses émotions dans un récit exutoire qui penche clairement (et de manière assumée) dans le registre d’une écriture à visée thérapeutique.

Par licence poétique ou par envie de rendre plus évocateur ce témoignage, l’auteur fait le choix de tracer une métaphore filée tout au long de son récit : celle de l’horizon marin et des « bateaux sur la terrasse ». A l’image d’une frêle embarcation qui se noierait dans l’océan de la littérature, Jessé Rémond Lacroix livre ici les difficultés d’écriture qui ont été les siennes pour parvenir à ravaler ses larmes ; et à transposer sur une feuille blanche ces dernières en toutes lettres. Un chemin d’écriture qu’il qualifie lui-même comme étant « difficile ».

Soutien émotionnel, l’écrit de l’auteur se veut, cependant, également support, terreau d’interrogations fertiles. « Et si le vrai drame n’était pas dans les disputes (…) mais dans ces absences qui s’instaurent avant l’adieu ? » Par ses questionnements et hésitations, l’auteur fait un pas vers les siens. Il tente de mieux les comprendre et les enjoint, en retour, à le comprendre par là même.

Il décrit sa sensibilité, sa personnalité ; réalise son portrait-robot autant qu’il portraitise les siens pour mieux révéler les dissonances et consonances qui forment et déforment leurs liens familiaux ; ces vents contraires qui s’unissent malgré tout.


Dédié à sa grand-mère « et, enfin, à ma mère », Les bateaux sur la terrasse oscille entre la périssoire et le paquebot de croisière qui voguerait trop calmement pour un esprit imaginatif et rebelle en quête de nouvelles sensations et aux envies dévorantes. Jessé Rémond Lacroix est différent, il le sait. Mais d’un coming-out raté, ne surgit pas nécessairement un coming-in familial impossible. Tout est question d’accord.

Les bateaux sur la terrasse invite à trouver ce point d’équilibre.

Un récit familial iodé qui éclabousse le lecteur grâce à une plume qui ne manque pas de sel, bien que parfois un peu lourde. Tout est question de mesure.

Gabriel Moser.

Les bateaux sur la terrasse de Jessé Rémond Lacroix, paru aux éditions Robert Laffont. Janvier 2026. 19,90 euros.

https://www.fnac.com/a22185344/Jesse-Remond-Lacroix-Les-Bateaux-sur-la-terrasse