En parallèle de l’exposition « Renoir et l’amour », le musée d’Orsay propose une relecture ambitieuse de l’œuvre de Auguste Renoir à travers l’exposition « Renoir dessinateur », présentée du 17 mars au 5 juillet 2026. Loin de se limiter à ses célèbres peintures impressionnistes, cette manifestation révèle une dimension essentielle mais longtemps négligée de son travail : le dessin.

Rassemblant près de 120 œuvres issues de collections internationales, cette exposition d’envergure, coorganisée avec la Morgan Library & Museum, constitue la première synthèse majeure consacrée aux œuvres sur papier de Renoir depuis plus d’un siècle.
Redécouvrir un dessinateur méconnu
L’histoire de l’art a longtemps retenu Renoir comme un maître de la couleur et de la lumière, reléguant au second plan ses qualités de dessinateur. Cette réputation ambiguë est résumée par la formule de Paul Gauguin : « un peintre qui n’a jamais su dessiner mais qui dessine bien ».
L’exposition s’attache précisément à déconstruire ce paradoxe. Elle montre que le dessin n’est pas une pratique marginale chez Renoir, mais une constante de toute sa carrière. Plus de 800 dessins sont aujourd’hui répertoriés, témoignant d’une activité quotidienne et d’une recherche continue sur la ligne, la forme et la composition.
Comme le souligne Berthe Morisot dès 1886, Renoir est « un dessinateur de première force », capable d’une grande rigueur et d’une remarquable inventivité.
Un parcours en six sections : suivre l’évolution d’un langage graphique
L’exposition se déploie selon un parcours thématique et chronologique qui permet de suivre l’évolution du rapport de Renoir au dessin, de ses débuts à ses œuvres tardives.
1. Des débuts à l’aventure impressionniste
La première section s’intéresse aux années de formation et à la période impressionniste (années 1860-1880). Elle rappelle que Renoir reçoit très tôt un enseignement fondé sur le dessin, notamment lorsqu’il copie les maîtres au Louvre.
Pourtant, paradoxalement, peu de dessins subsistent de cette période. Cela s’explique par sa pratique impressionniste : Renoir privilégie alors la peinture directe, exécutée rapidement sur le motif, sans préparation graphique.
Les œuvres présentées — souvent liées à l’illustration de presse — témoignent néanmoins d’un intérêt pour la vie moderne : scènes urbaines, figures contemporaines, instants du quotidien. Elles révèlent un regard attentif à son époque, en lien avec les milieux littéraires, notamment autour d’Émile Zola.






2. Dessiner en couleurs : Renoir pastelliste
La deuxième section met en lumière un aspect fondamental de son travail : l’usage du pastel.
À partir des années 1870, Renoir adopte cette technique qui lui permet de concilier dessin et couleur. Le pastel, par sa texture veloutée et sa richesse chromatique, offre une alternative à la peinture à l’huile, plus coûteuse et plus contraignante.
Dans ces œuvres, Renoir explore des effets subtils de lumière et de vibration colorée. Le pastel devient un laboratoire d’expérimentation, nourrissant directement son travail de peintre.
Son portrait de Paul Cézanne illustre parfaitement cette approche : un équilibre entre construction du visage et liberté du geste.



3. Une révolution graphique : autour des Baigneuses
Le cœur de l’exposition se situe dans cette troisième section, consacrée au tournant des années 1880.
À cette époque, Renoir traverse une crise artistique. Il remet en question l’impressionnisme, qu’il juge insuffisant pour structurer les formes. Il se tourne alors vers les maîtres classiques comme Raphaël et Jean-Auguste-Dominique Ingres.
Le dessin devient central dans ce processus de renouvellement. Renoir multiplie les études préparatoires, notamment pour son œuvre majeure Baigneuses. Essai de peinture décorative. Ces dessins révèlent une recherche approfondie sur la construction des corps, la continuité des lignes et l’unité de la composition
Le nu féminin s’impose alors comme sujet privilégié, permettant d’explorer la forme idéale.


4. Sur le motif : Renoir aquarelliste
La quatrième section met en avant l’usage de l’aquarelle, particulièrement dans les années 1880-1890.
Technique légère et portable, elle accompagne Renoir dans ses voyages et son travail en extérieur. L’aquarelle lui permet de saisir rapidement les effets de lumière et les variations atmosphériques.
Ces œuvres, souvent restées dans l’intimité de l’atelier, témoignent d’une grande maîtrise. Elles révèlent un artiste attentif à la transparence des couleurs et à la spontanéité du geste.


5. D’une technique à l’autre : figures et portraits
Dans cette section, l’exposition montre comment Renoir fait dialoguer les différentes techniques.
À partir des années 1890, ses dessins et pastels ne sont plus seulement préparatoires : ils deviennent des œuvres autonomes. L’artiste fait circuler ses motifs entre dessin, peinture et estampe.
Les sujets évoluent vers des scènes plus intimes : portraits de proches, figures féminines, scènes de la vie quotidienne. Renoir puise dans son entourage, notamment son fils Jean et leur nourrice Gabrielle.
On observe également un retour à une touche plus souple et plus fluide, marquant l’abandon du style linéaire des années 1880.



6. « Irradiation de la forme dans l’espace » : les nus tardifs
La dernière section constitue l’aboutissement du parcours.
Après 1900, Renoir se consacre presque exclusivement au nu féminin. Ses dessins deviennent plus grands, plus ambitieux, souvent réalisés à la sanguine.
Malgré la maladie — une polyarthrite sévère —, l’artiste continue de travailler avec une énergie remarquable. Ses œuvres témoignent d’une puissance expressive exceptionnelle.
Ces nus tardifs, à la fois classiques et modernes, influencent profondément des artistes comme Pablo Picasso ou Henri Matisse.


Une immersion dans l’intimité de la création
L’un des grands mérites de l’exposition est de révéler le processus créatif de Renoir. Le dessin apparaît comme un espace de recherche, d’expérimentation et de liberté.
Qu’il s’agisse d’esquisses rapides, d’études préparatoires ou de compositions achevées, chaque œuvre témoigne d’un dialogue constant entre observation et invention.
Une redéfinition de l’artiste
« Renoir dessinateur » montre un Renoir travailleur, exigeant, en perpétuelle recherche, loin de l’image d’un peintre instinctif. Elle révèle surtout que, derrière la sensualité de la couleur, se cache une maîtrise profonde de la ligne.
Plus d’un siècle après les premières expositions consacrées à ses dessins, cette rétrospective pourrait bien constituer, pour le public contemporain, une véritable révélation.
Véronique Spahis
Du 17 mars au 5 juillet 2026
Musée d’Orsay, Esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris
Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h – Nocturne le jeudi jusqu’à 21h45. Dernier accès au musée et aux expositions à 21h, fermeture des salles à partir de 21h15 – Fermé tous les lundis, les 1er mai et 25 décembre.
