La seconde vie de Matisse

Au Grand Palais, une exposition exceptionnelle consacrée aux dernières années de Henri Matisse

Affaibli par la maladie, contraint de réinventer ses gestes, Matisse trouve dans les années 1940 une énergie nouvelle. Avec plus de 300 œuvres, l’exposition « Matisse 1941-1954 », conçue avec le Centre Pompidou, révèle un artiste au sommet de son audace, transformant la contrainte en un espace de liberté absolue, où la couleur, découpée à vif, devient souffle, lumière et mouvement.

Ce printemps 2026, le Grand Palais accueille une exposition d’envergure exceptionnelle consacrée à Henri Matisse. Intitulée « Matisse 1941-1954 » et coproduite par le Centre Pompidou, elle explore les treize dernières années de création de l’artiste — une période longtemps reléguée à l’ombre de ses œuvres fauves, mais qui apparaît aujourd’hui comme l’un des moments les plus audacieux de toute sa carrière.

Il faut partir de ce moment de bascule. 1941. Une opération (cancer duodénal) , la fatigue, le corps entravé. Matisse a soixante-douze ans et frôle la mort. Désormais souvent alité, diminué physiquement, il pourrait ralentir, répéter, conclure. Il choisit l’inverse. Il parle d’une « seconde vie ». Et dans cette seconde vie, il ne s’agit plus de prolonger ce qui a été, mais de chercher autrement — avec moins de moyens, mais une intensité accrue.

Peindre devient difficile. Alors il invente. Il prend des feuilles de papier, les couvre de gouache, puis les découpe. Le geste est simple, presque enfantin. Mais ce qu’il ouvre est vertigineux. En découpant, Matisse ne dessine plus la ligne autour de la couleur : il taille directement dans elle. Le contour et le plein ne font plus qu’un. Le geste devient immédiat, sans repentir possible. « Dessiner avec des ciseaux », dira-t-il — formule légère pour une révolution silencieuse.

Dans l’exposition, cette invention se déploie avec une ampleur rare. Les grandes gouaches découpées, fragiles, presque jamais réunies à cette échelle, habitent l’espace. L’Escargot déroule sa spirale comme une méditation chromatique. La Gerbe éclate en projection solaire. Acanthes étire ses feuilles comme un souffle végétal. La Tristesse du roi, vaste et grave, semble retenir le temps dans une constellation de formes. Rien n’est superflu. Tout tient dans l’équilibre des masses, dans la tension entre les vides et les pleins.

Ces œuvres ne sont pas nées pour être fixes. Dans l’atelier de Matisse — que l’exposition évoque avec justesse — elles étaient épinglées aux murs, déplacées, recomposées. Rien n’était définitif. Le mur devenait surface de jeu, de pensée, d’expérimentation. L’artiste travaillait dans un environnement en perpétuelle métamorphose, un monde qu’il façonnait et qui, en retour, le transformait. On comprend alors que ces découpages ne sont pas seulement des images mais des fragments d’espace.

À côté de cette liberté conquise, l’exposition laisse affleurer une autre dimension, plus silencieuse : celle de la peinture qui s’éloigne. Les Intérieurs de Vence, réalisés entre 1946 et 1948, apparaissent comme des seuils. Dans ces toiles, les objets, les plantes, les figures semblent encore en place, mais quelque chose déjà se dilate. La couleur déborde, gagne en autonomie, pousse contre les limites du cadre. Comme si la peinture elle-même cherchait à sortir d’elle-même.

Et puis il y a Jazz. L’album, publié en 1947, occupe une place à part. Conçu pendant la guerre, il mêle images découpées et textes manuscrits dans une alternance rythmée. Le titre dit bien ce qu’il en est : une improvisation maîtrisée, faite d’élans, de ruptures, d’accords inattendus. Cirque, contes, souvenirs de voyages — tout s’y entremêle. Mais derrière l’apparente légèreté, c’est une réflexion profonde sur la reproduction, sur la traduction de la couleur, sur la manière dont une œuvre peut circuler et se transformer.

Au cœur du parcours, les Nus bleus surgissent comme une évidence. Rassemblés ici de manière exceptionnelle, ils imposent leur calme. Découpées dans un bleu profond, ces figures féminines tiennent dans l’espace avec une force presque archaïque. Les corps sont simplifiés à l’extrême, réduits à quelques courbes, quelques tensions. Et pourtant, rien n’est figé. Une respiration circule. On ne sait plus si l’on regarde des corps, des signes, ou des rythmes. Matisse touche ici à une forme d’universel — une image qui ne décrit plus, mais qui est.

Cette quête d’un art total trouve son aboutissement dans la chapelle du Rosaire de Vence, à laquelle une section importante est consacrée. Entre 1948 et 1951, Matisse y engage toute son énergie. Il ne s’agit plus de produire des œuvres séparées, mais de penser un lieu dans son ensemble : architecture, vitraux, céramiques, vêtements liturgiques. La lumière elle-même devient matériau. Les maquettes exposées, souvent à taille réelle, donnent la mesure de cette ambition.

Les vitraux prolongent cette recherche. La couleur y devient lumière, traversée, vibration. Elle n’est plus posée sur une surface, mais filtrée, projetée dans l’espace. Elle atteint une forme d’immatérialité que la peinture ne pouvait lui offrir.

Et pourtant, malgré cette légèreté, le monde n’est jamais absent. Les années 1940 sont celles de la guerre, de l’Occupation, de la violence. La famille de Matisse est touchée. Lui-même vit dans une tension constante. Certaines œuvres — un Icare sombre, des figures suspendues — portent cette gravité. Elle agit comme une ombre nécessaire, qui rend la lumière plus aiguë, plus insistante.

Ce que révèle cette exposition, c’est peut-être cela : une manière de tenir, de continuer, de transformer la contrainte en ouverture. À mesure que les moyens se réduisent, l’espace s’élargit. À mesure que le geste s’épure, il gagne en intensité. Matisse avance vers moins pour atteindre plus. Moins de lignes, moins de détails — mais plus de présence, plus de souffle.

Dans les dernières salles, les visages dessinés au pinceau apparaissent comme des signes presque calligraphiques. Les traits sont rares, rapides, mais d’une justesse troublante. Le visage n’est plus portrait, il devient masque, empreinte, passage. Là encore, il ne s’agit plus de ressemblance, mais d’une forme d’identification plus profonde.

En sortant de l’exposition, quelque chose persiste. Une sensation de clarté, peut-être. Ou de silence. Comme si, au terme de ce parcours, Matisse avait trouvé une manière de se débarrasser de tout ce qui encombre pour ne garder que l’essentiel : une couleur, une ligne, un espace. Une respiration.

Pour garder un peu de l’exposition, la boutique offre un vaste choix plein de couleurs

Et l’on se surprend à penser que cette fin de vie n’en est pas une. Qu’elle est, au contraire, un commencement — discret, lumineux, et d’une liberté radicale.

Véronique Spahis

Du 24 mars au 26 juillet 2026

Grand Palais, 17 Avenue du Général Eisenhower, Entrée Square Jean Perrin, 75008 Paris

Du mardi au dimanche de 10h à 19h30 – Nocturne le vendredi jusqu’à 22h

https://www.grandpalais.fr/fr