Adaptation d’une pièce britannique de Phil Young, Crystal Clear de Thierry Harcourt a vu le jour en 1995. De nouveaux comédiens s’en emparent à l’occasion du Festival off d’Avignon 2026, du 4 au 25 juillet. Spectacle assuré en audio-description par les acteurs eux-mêmes, la pièce nous interroge. Que ressent-on lorsque l’on est aveugle ? Qu’exprime-t-on lorsque l’on perd la vue ? En quête de sens, Crystal Clear parvient à faire voir tout en enlevant le pré-requis nécessaire à cette action. La cécité s’impose, la perception renaît.
A trop y voir, on finit par ne plus s’apercevoir de grand-chose. Nos yeux nous confirment ce que nous entendons, touchons, sentons. Notre rapport visuel aux choses est toujours interdépendant des autres sens en action. Nos cinq sens ont du talent, ils sont complémentaires. Si bien imbriqués que lorsque l’un d’entre eux vient à manquer, l’obscurité apparaît. La nuit sans fin débute.
Dans Crystal Clear, c’est la vue qui fait défaut à Tomasina (Rebecca Chateau). Aveugle, la jeune femme ne perçoit les choses qu’au toucher, à la voix. Eprise de Richard (Jean-Nicolas Gaitte) alors en pleine possession de ses cinq sens, Tomasina assiste à la lente chute de son petit ami dans les limbes de la cécité.
Richard est en effet atteint d’une maladie qui le condamne à perdre la vue petit à petit. Les médicaments le soutiennent, avant que du palliatif, Crytsal Clear bascule au définitif. « Je suis aveugle. »
« Tu sais à quoi je ressemble Tomasina ? » Dans cette relation où Richard est encore maître du récit visuel, les émotions que peuvent ressentir Tomasina sont floues pour l’acteur. « Bien sûr que oui », répond-elle, citant l’ensemble des différents signaux qu’elle vient à interpréter pour poser une image sur un visage qui restera irrémédiablement immatériel pour elle.
Sens brouillés, clarté retrouvée
A côté de cette relation naissante, présentée comme déséquilibrée, Crystal Clear fait également apparaître Jeanne (Clara Huet), petite amie officielle de Richard. Le couple est pleinement valide, a la capacité de se regarder les yeux dans les yeux. Pourtant, leur relation est fuyante. Déséquilibrée.
Richard se voile la face quant aux problèmes de couple qu’il rencontre avec Jeanne. L’amour rend aveugle. A trop y voir, Richard et Jeanne finissent par s’aveugler ; leur relation bat de l’aile. Se brouille.
Dans un clair-obscur clairvoyant, Crystal Clear avance pas à pas dans la pénombre de la cécité. Pourtant, à mesure que l’intrigue progresse, que Richard perd sa vue, les sens affluent. Ce qui apparaissait comme évident pour Richard, devient inexistant (« Où sont mes cigarettes ? »). A l’inverse, ce qui était obscur, s’éclaire. La perte de vue fait sens pour Richard et l’invite à se questionner sur ce qui l’entoure ; sur ceux qui l’accompagnent.
Les difficultés d’appréhension de la cécité par l’acteur instaurent un décalage avec la maîtrise parfaite dont fait montre Tomasina. Accompagnée d’une audiodescription réalisée en direct par les acteurs eux-mêmes à tour de rôle, la pièce ne navigue pas à vue. Elle fait de son sujet, le handicap, une force pour porter son récit.
La vue joue ce rôle de point de vue omniscient : elle dirige l’action, la décrit, sans que pour autant les sujets de cette dernière, sachent qu’ils sont en train de la réaliser de cette manière. La vue façonne, les acteurs tâtonnent.
Conscient et inconscient réunis, Crystal Clear brise le sens de la vue, l’exclut du champ de vision pour mieux faire apparaître son omniprésence, son caractère prégnant, étouffant mais aussi cruellement important.
A trop y voir, on finit par ne plus s’apercevoir de grand-chose. Et lorsque l’on ne voit plus, la vision redevient source de passions.
Gabriel Moser
Du 4 juillet au 25 juillet 2026
Salle l’Oriflamme, 3-5 Rue Portail Matheron, 84000 Avignon
https://www.festivaloffavignon.com/spectacles/8621-crystal-clear