JH Lartigue, le photographe à la recherche du temps suspendu

Pour le bicentenaire de la photographie, le musée de Royan dédie une exposition à « Jacques Henri Lartigue photographe en villégiature » (1894-1986) en partenariat avec la fondation qui porte son nom.  

 En 1926, Jacques Lartigue épouse Bibi, autrement dit Madeleine Messager, la fille d’André, le célèbre compositeur. Il l’immortalise sous son objectif devant le casino de Royan, érigé en 1895 par Gaston Redon, considéré comme une prouesse architecturale, le plus grand casino de France à cette date.  Il fut détruit en 1945 pendant le bombardement des Alliés qui devaient venir à bout de l’occupation militaire allemande au prix du sacrifice douloureux et mémorable de l’élégante station balnéaire.

Nous découvrons l’œil de Lartigue.  Le dôme répond au chapeau cloche, les rayures du vêtement soyeux font écho à la structure des colonnades de l’édifice. La verticalité en mouvement de la silhouette sculpturale de la jeune beauté s’impose au premier plan, elle avance vers l’objectif telle une déesse moderne et diffuse un charme souverain. Puis le regard se soulève in fine jusqu’au drapeau qui paresse dans l’air doux de cette journée estivale, en parfait alignement avec la courte traine que forment les pans de la robe, épousant en flots légers son corps svelte.

Sensualité, élévation, triomphe de la féminité, insouciance de l’instant, splendeur de la vie. Un concentré d’instants heureux fixés sur la pellicule. Tout l’univers de Jacques Lartigue se trouve là, Une explosion de bonheur.

La vie au grand air

La sélection d’œuvres sur le sujet des joies en famille, de la femme, des bains de mer et de la Dolce Vita constitue un écho thématique à l’histoire balnéaire du photographe, grand villégiateur des Années Folles. Le creuset familial qui le vit grandir et encouragea sa vocation doit beaucoup à son père, Henri, dont le prénom à son décès en 1953 viendra s’adjoindre à celui de Jacques.

La famille est la huitième fortune de France.  Elle vit au château de Rouzat, Henri est ingénieur, passionné de toutes sortes d’engins modernes, de sports mécaniques, d’aviation ; il est ouvert également aux arts d’avant-garde et emmènera ses enfants avec son épouse, fille de banquier, admirer Nijinski et les ballets russes. Jacques est heureux, protégé, privilégié, il mène une vie bourgeoise, libre, fantaisiste, au plus près de sa sensibilité et propice à l’expression de son intuition. Une enfance idéale.

« Ni écolier, ni soldat, ni employé »

Des premières images de vacances en famille aux photos couleurs des années 1970, Lartigue restitue par l’image ses proches, leur joie de vivre, leur choix de lui donner une éducation empirique, leur insouciance balnéaire.

Son frère Maurice dit Zissou, est son premier compagnon de jeu. En 1911, au retour de la messe, il essaie, impatient, une bouée flottante (un tire-boat) en costume de ville. On voit à quel point se pratiquent entre eux l’art du décalage, le goût pour l’expérimentation, l’ingénierie, l’innovation. La vue en contre-plongée atteste de la maîtrise du cadrage et de la composition. Jacques s’abonne très jeune à L’auto, magazine dans lequel il admire Wilbur Wrightet ses exploits : « S’envoler, monter ! Passer par-dessus les obstacles… » Tels étaient ses rêves qui devinrent vite des réalités.

Mais plus jeune de 4 ans, Jacques est aussi de santé plus fragile. L’angoisse de la maladie pulmonaire hante son enfance. Les théories hygiénistes apparaissent alors, avec des projets thérapeutiques liés aux séjours balnéaires. La mode vient de Brighton, en Angleterrequi jouit d’un parrainage royal, puis arrive France, d’abord à Trouville, Deauville, Dinard, la Côte atlantique ensuite. Les familles aisées s’adonnent à la « Promenade », concept mondain où l’on est vu et où l’on regarde, on va donc sur les bords de mer et on y séjourne.

Ainsi cette photo prise en 1917 à Deauville, recadrée. Jacques n’est pas à la guerre comme ceux de son âge, il s’amuse, joue, s’adonne aux pratiques sportives afin de faire oublier son allure chétive, rêve sans doute aux jeunes filles en fleurs. Cependant en 1919, avec l’élargissement des appelés, il conduira les véhicules des grands hôpitaux parisiens et acheminera les blessés, culpabilisé de ne pas avoir participé à la défense patriotique.

1918 !! C’est l’année de la rencontre avec Madeleine Messager ; il résiste – « Je ne me voyais pas déguisé en mari » – puis l’épouse. Cette période marque le début d’une vie mondaine, la fréquentation des personnalités en vue, la « crème », « les people ». Ses amis : Albert Wilmetz qui loue à Royan la villa Rose rouge, Sacha Guitry, Yvonne Printemps, Susy Vernon, Maurice Chevalier. Lartigue loue Carolis puis achète Aigue-marine sur le boulevard Garnier, le front de mer royannais, où s’alignent les villas les plus prisées.

Une nouvelle sociologie du corps   

La mode des années 20 triomphe et fait oublier les années sombres.  Les robes sont de plus en plus courtes, les maillots de bains aussi, les chapeaux-cloche sensualisent les silhouettes, le maquillage devient plus visible sous l’influence du cinéma et érotise une femme sublimée. La minceur des corps, le bronzage, les ongles peints, le raffinement des tenues caractérisent maintenant l’éternel féminin. L’huile de Chaldée commercialiséepar Patou fera partie de la panoplie des bagages. Une nouvelle sociologie du corps désirable se répand d’abord parmi les couches aisées, ensuite à partir des années 30, au sein des classes plus modestes.

Ainsi cette femme au miroir qui s’enduit de l’élixir. La blancheur de la peau n’est plus, comme au temps de Marcel Proust, un standard de beauté !

Une esthétique de plage

Toute une esthétique de plage accompagne les loisirs. La tente au tissu rayé, bleu ou jaune, symbolise l’aspect éphémère des moments passés, elle protège des rayons au zénith, à l’heure du repos.

Bibi est photographiée sous une ombrelle à l’aspect japonisant, une Vénus sortie des eaux. L’ombre portée sur le sable prend la forme d’un coquillage qui recèle une pierre précieuse, son épouse. Les jeux graphiques sont exceptionnels ; un tableau inspiré des maitres anciens sans qu’on n’y prenne garde, tant le naturel et la modernité s’imposent.

On oublie donc définitivement les corps mutilés de la Grande Guerre, les gueules cassées. On prend conscience que le corps est à soigner, à montrer, il est même absorbé par le paysage comme le nu de son épouse, allongée sur une crique.

Bibi est sublimée dans une série de clichés pris à l’Eden Roc, lors de leur voyage de noces. Cette vue évoque les héroïnes d’Edward Hopper, femmes esseulées dans un décor épuré. Serait-ce un signe discret au fait que son bonheur conjugal sera de courte durée ?

Naissance du selfie, la photo existe par elle-même

En 1929, Lartigue divorce, une nouvelle égérie entre en scène, Renée Perle. Il s’ensuit une passion narcissique que l’appareil photographique traduit avec la légèreté qui sied à la situation.  La jeune femme est une Roumaine, une femme moderne, mannequin chez les couturiers en vue.  Elle prend la pose, ce qu’elle adore, et honore la photo de mode. Les pois du parasol abritent une silhouette mise en valeur par un pantalon large, des bijoux aux poignets, les cheveux coupés courts, bronzée bien sûr, les bras lisses. Fini les frous-frous, les étages de dentelles … les maillots en laine ont disparu, vive la liberté !

Le corps sportif, le corps sain, le corps triomphant

On vit la plage jusqu’aux vagues, on apprend à nager, l’océan apeure moins. Jacques Lartigue a figé dans nos mémoires les clichés des jeux de plage, des jeux de ballons en particulier comme ici, Yvonne Printemps en juillet 1924, ou bien ceux des enfants qui sautent. Plus tard Lartigue photographie des soldats allemands sur la plage de Foncillon s’entraînant au volley, sous l’Occupation. Il n’y résiste pas malgré l’offense que constitue leur présence sur les plages françaises.

L’ovale, le rond, les courbes, les formes bosselées du sable fin, les sujets suspendus, les cadrages à la taille, deviennent presque obsessionnels sous son objectif.

Son père lui avait offert très jeune son premier appareil stéréoscopique Spido Gaumont à plaque sur verre de format 6/13ème.  Il utilise ce format rare, ce qui permet le flou sur les côtés des photographies. Une technique qui adoucit les angles, donne l’illusion du mouvement qui se meurt doucement sur les bordures. La rapidité de cet appareil répond à ses attentes : restituer le relief et saisir le mouvement. Saisir le fugace et le fixer, voilà ce que cherchait Lartigue depuis sa vocation naissante… 5000 négatifs seront réalisés entre 1902 et 1928.

En 1912, il reçoit un Klapp- Nettel qui permet d’ajouter des panoramiques au même procédé. Il l’appelle son « piège d’œil ». A 17 ans, il découvre avec ravissement le procédé en couleur mis au point par Lippmann, puis celui commercialisé par les frères Lumière. Il utilise donc des « autochromes » avec son Nettel, « moins désespérants que l’aspect parfait, trop beau » des clichés d’auparavant. « J’installe mon pied et mon appareil devant les grands arbres immobiles dans la brume bleue et je suis content ! comme tranquillisé … » dira-t-il.

Dans le même temps, Le cinématographe a fait avec Melies des progrès, « un magicien extraordinaire ». Jacques a aussi son appareil de cinéma avec prises de vue Pathé pour créer des films de 35 mm. Il filme des séquences de sport, le tennis, le patinage, le ski, les aéroplanes et les femmes au Bois. Ce qui lui vaut tout à coup « beaucoup d’amis ».

La photographie s’impose comme un art autonome, enfin presque …

Bien sûr, le jeune Lartigue voulait d’abord être peintre… un statut bien plus valorisé dans les milieux d’artistes. Il peint donc un peu, expose un peu. Le musée de Royan vient d’acquérir deux toiles peu connues du public, dans des teintes froides pour un bouquet, et un coq datant de 1966.  Il photographie avec nostalgie son cousin André Haguet, dans une scène de plein air, à la Monet…  Mais rapidement Lartigue comprend qu’il ne fera jamais de peinture de commande, et que la photo, c’est plus professionnalisant et c’est sa vocation.

Une grande sensibilité à la mét

Jacques est un maniaque de l’emploi du temps. Il note abondamment les relevés météorologiques, griffonne des petits dessins dans ses agendas, tient le livre de compte des clichés qu’il prend. Il fixe autant Nice sous la tempête où les Anglais séjournent en hiver avant de retourner à Londres au printemps pour y choisir une épouse, que l’entrée du Negresco sous la pluie, Biarritz et le Rocher de la Vierge battu par les vents, les côtes royannaises. Dans son journal, il note que « la méteo du jour est une petite porte pour pénétrer ma mémoire ». Le temps qu’il fait, le temps qui passe, ce sera la matière d’un agenda puis d’un journal que Lartigue va laisser à la postérité, en plus de son œuvre. 10 000 pages de confidences et de petits dessins au gré des jours et des saisons ….

En 1934, nouvelle rencontre avec Marcelle Paolucci et nouveau mariage. C’est enfin lorsqu’il rencontre sa troisième et dernière épouse que Lartigue prend son envol artistique et où le bonheur d’exister pleinement irradie son objectif. Ce sera Florette Ormea, l’élue du reste de sa vie, rencontrée à Monte Carlo en 1942.

Florette incarne l’évolution des tendances et sa silhouette annonce la féminité iconique des années 50 et 60. Les maillots de bains sont encore plus échancrés, la taille plus serrée, les ongles encore plus extravagants, les lunettes plus blanches, les couleurs plus flashy. Nous lui devons là ses plus belles photographies accordées à la beauté féminine.

C’est une vie plus frugale qui commence, les revenus de Jacques ne suffisent pas toujours à joindre les deux bouts, la guerre a ruiné les familles, détruit les équilibres économiques … mais une véritable entente conjugale s’est installée dans sa vie, faite de sérénité et de confiance ; des dimensions existentielles et intimes liées à un profond bonheur qui fécondent des moyens artistiques inspirés. Il va s’imposer comme un photographe magistral. La gloire, n’est pas encore au rendez-vous, mais ne saurait tarder.

Voici ce qu’il confesse en 1952 : « Réalisation de tous mes rêves de petit garçon. Photos en couleurs instantanées… Cinéma en couleur à la portée de n’importe quel amateur. Photo au dix millième de seconde. Flash. Bientôt, grâce aux nouveaux magazines en couleur, grâce à la télévision, et surtout à cette subite façon d’avoir envie de « regarder » des gens de la terre entière, je pourrai peut-être non seulement réaliser mon rêve de toujours, mais en faire un travail. C’est à croire que je suis né trente ans trop tôt. »

La consécration vient d’Amérique, de la mort de Kennedy jusqu’ à la photographie officielle de VGE.

La gloire de Jacques Lartigue est venue tardivement, après que Brassaï, Robert Doisneau, Man ray, et l’éditeur Albert Précy repèrent son talent dans les années 50. Les prix et les albums vont s’enchaîner et faire reconnaitre la richesse inépuisable de son génie.

En 1962, le couple, dont le train de vie s’est réduit, libre de son temps, part en Amérique pour découvrir le désert californien. Au retour, à New-York, Jacques montre négligemment quelques-unes de ses photos à quelques responsables d’agences new-yorkaises. Coup de foudre de l’Amérique pour ce Français très doué ! Life Magazine couvrant les reportages de l’assassinat de JF Kennedy, fait côtoyer dans le journal les clichés de J Lartigue. Sa visibilité s’accroit au point qu’en 1963, il est exposé au MoMA. Première exposition de portée internationale après avoir réalisé quelques 100 000 clichés depuis ses jeunes années. Du jour au lendemain, à son grand étonnement, la planète l’encense.

Celui qui était considéré comme un enfant gâté et un villégiateur privilégié, est enfin apprécié pour son œuvre et sa sensibilité profonde, pour ses intuitions sur l’évolution de son temps, pour l’authenticité de son regard.

Valéry Giscard d’Estaing le choisit en 1974 pour la photo officielle de la Présidence de la République. La séance dure une demi-heure. Fasciné par la personnalité géniale et rayonnante du photographe – une amitié est née entre eux -, VGE émet l’idée d’une fondation et finalement J H Lartigue optera pour une donation à l’Etat français : plus de 100 000 clichés, 7 000 pages de journal et quelque 1 500 peintures. Sans oublier tous ses appareils photo. Il s’éteint le 12 septembre 1986, à Nice, à l’âge de 92 ans.

Il lègue une œuvre désintéressée, généreuse, géniale, qu’il a su isoler du chaos du monde, en pratiquant la modestie et la grâce.

« Ma seule richesse, c’est la liberté » JH Lartigue

Photo 27, JHL agé

Corinne Grand

Du 2 avril 2026 au 3 janvier 2027

Musée de Royan, 31 avenue de Paris, 17200 Royan

Du 1er juillet au 31 août : Tous les jours (sauf le lundi) de 9h30 à 12h30 et de 14h30 à 18h30 Du 1er septembre au 30 juin : Du mercredi au vendredi de 14h à 18h Le samedi et le dimanche de 10h à 12h30 et de 14h à 18h

musee@mairie-royan.fr