Le gardien de la colline aux cerisiers : une course pour la vie de Franco Faggiani.

Une course contre la montre. Au demi-siècle près. Dans Le Gardien de la colline aux cerisiers (ed. Paulsen), Franco Faggiani, maître des horloges, fait s’étirer plus que de raison un marathon. Sans perdre le rythme de la course. Un roman, inspiré d’une histoire vraie, qui ne manque pas de souffle.

La vie n’est pas un marathon mais une course de fond. Shizo Kanakuri ne dira pas l’inverse. Dès son plus jeune âge, ce jeune citoyen japonais court à travers la nature florissante de son île reculée, Tamana, au cœur du Japon.Ses escapades de course à pied peuvent durer plusieurs jours et s’étaler sur des centaines de kilomètres. Le réconfort vient dans l’effort pour Shizo, qui voue par ailleurs une grande admiration pour les kamis, « les divinités de (son) culte shintoïste ».

Shizo Kanakuri court sans but précis. Sans technique précise. Jusqu’au jour où, pour ses études, il rejoint la capitale. « A Tokyo, (sa) vie prit une tournure très différente », écrit Franco Faggiani. Dans le tumulte urbain, le jeune étudiant poursuit ses foulées. Il échappe au bruit en partant courir aux aurores. La course est pour lui une manière de distancier un quotidien, sans réelle saveur pour lui. Repéré par un professeur d’université lors de l’un de ses raids solitaires, il intègre le club d’athlétisme de sa faculté. Son entraîneur reconnaît bientôt en lui l’âme – ou plutôt le souffle – d’un champion.

Une course pour le Japon

L’histoire de Shizo Kanakuri, dont Franco Faggiani prend, par hasard, connaissance dans un entrefilet d’un journal sportif, aurait pu être celle d’un athlète banal. Repéré pour ses prestations sportives hors du commun, il rencontre l’empereur Mutsuhito qui lui confie une mission : participer aux Jeux olympiques de Stockholm de 1912.

« On m’a dit que votre foulée ressemble désormais à celle d’une cigogne prenant son envol », déclare métaphoriquement l’empereur lors de son unique entrevue avec son serviteur aux pieds ailés. « Ce n’est pas moi qui le demande (de participer à la course), c’est le Japon ».

Investi d’une mission qui dépasse l’entendement d’un simple citoyen, Shizo s’élance. Puis s’arrête. Lors de la course en Suède, son esprit divague, les kamis lui jouent un tour. Ses pieds ne lui obéissent plus. Il se volatilise. Et ne reprendra la course que 54 ans plus tard.

Dans les registres officiels des Jeux olympiques, la performance de Shizo est inscrite ainsi : pour parcourir les 42 kilomètres du tracé, ce dernier a eu besoin de 54 ans, 8 mois, 6 jours, 5 heures, 32 minutes et 20 secondes.

La belle histoire patriotique qui aurait dû naître du profil hors norme de Shizo en prend un coup. La première participation du Japon aux Jeux olympiques ne restera pas dans les mémoires. Shizo se réveille quelques jours après avoir disparu à 7 kilomètres de l’arrivée. Il se sent impardonnable. « Ils t’ont utilisé, tu en es conscient ? », tente de le rassurer Kuma, un compatriote rencontré fortuitement lors de son périple pour rejoindre l’Occident.

« Mon honneur est mort avant moi »

Les paroles de ce yakuza, une sorte de trafiquant, ne rassurent guère Shizo. S’engage alors une seconde course : pour la vie avec une seule envie : celle de se racheter. « Mon honneur est mort avant moi », exprime-t-il.

Le chronomètre ne s’arrête jamais : il continue de courir. Les aiguilles du temps avancent à mesure que Shizo revient sur son parcours. Fait le ménage dans sa vie et trouve enfin sa voie : il devient Le gardien de la colline aux cerisiers. Dans une île aussi reculée que celle qui l’a vu naître, le héros prend une décision radicale : il en revient aux racines, celles de la terre en même temps qu’il découvre les siennes. Son goût pour la nature.

Dans un Japon du début du XIXe siècle, puis d’après-guerre, encore totalement isolé, la quête solitaire de Shizo résonne tout aussi à contre-temps que son pays. Les deux semblent reliés par une même envie : arrêter le temps pour prendre le leur. Pour se construire. Le désordre du monde ne parvient que par bribes tandis que tel un tuteur zélé, Shizo veille à l’ordonnancement quasi scientifique de ses arbres majestueux.

Distance indéfinie, course définie

Franco Faggiani, après avoir dépeint un jeune homme obstiné, viscéralement attaché à l’honneur de son pays, au cœur d’un Japon monarchique et confessionnel, brise les codes. Shizo ne se sécularise pas, conserve l’honneur, mais fait une place à sa propre personne dans son jardin secret. Tel un cerisier qui nécessite temps et abnégation pour produire son miracle floral, Shizo éclot à mesure qu’il cultive. La course n’est plus une fin en soi : seules comptent la manière et l’objectif.

L’accident de parcours de Shizo se transforme en opportunité. Rien ne sert de courir, il faut partir à point. Mais il faut surtout savoir où se trouve la ligne d’arrivée. Derrière le roman d’apprentissage classique aux accents exotiques bienvenus, Franco Faggiani souligne la subjectivité de la distance qu’il reste à parcourir.

Les 7 kilomètres qui séparaient, officiellement, Shizo de la ligne d’arrivée, se sont multipliés. Echec ? Plutôt réussite éclatante. Le destin de Shizo devait se cantonner à une unique course. 42 kilomètres pour faire la différence. Ils se transforment en des milliers d’autres. Avec de la souffrance mais une réelle reconnaissance à la clef.

Franco Faggiani l’écrit entre les lignes : la distance n’est plus un repère. Seul le chemin parcouru et le lieu d’arrivée constituent réellement des signaux de réussite. D’une obligation de résultat, Shizo a transformé la course en une obligation de moyen. Celui de trouver son itinéraire de vie. Qui ne se résume pas à prendre le premier raccourci.

Dans la lignée d’un Jean Giono et de son Homme qui plantait des arbres (1953), Le gardien de la colline aux cerisiers rappelle que pour atteindre les sommets, l’Homme, comme l’arbre, doit avant tout regarder vers le bas, écouter ses racines, avant de guetter la cime. En coupant le ruban quelque 54 années plus tard, il ne s’agit plus pour Shizo d’un résultat comme un chiffre sur une ligne de compte. Mais d’un réel accomplissement.

On a toute la vie pour courir, mais qu’une seule course compte réellement. Et comme la vie n’est pas un marathon mais une course de fond, faisons en sorte qu’elle soit la plus longue et fructueuse possible.

Gabriel Moser

Le gardien de la colline aux cerisiers de Franco Faggiani, paru aux éditions Paulsen. Mai 2026. 21,00 euros.

https://www.fnac.com/a22721002/Franco-Faggiani-Le-Gardien-de-la-colline-aux-cerisiers