GAROUSTE ou BONETTI ?

À la galerie En Attendant les Barbares, une exposition raconte autant une histoire d’objets qu’une histoire d’amitié, de complicité et de liberté.

Garouste ou Bonetti ? La question pourrait sembler simple. Elle ne l’est pas vraiment.

Car lorsqu’on regarde aujourd’hui une pièce signée Garouste et Bonetti, il est parfois difficile de savoir où commence l’un et où finit l’autre. C’est justement tout l’intérêt — et peut-être tout le charme — de l’exposition que leur consacre la galerie En Attendant les Barbares. Présentée du 4 septembre au 19 décembre 2026, elle revient sur une aventure qui a profondément marqué le design français des années 1980, mais surtout sur la rencontre de deux personnalités qui, pendant près de vingt ans, ont inventé ensemble un langage qui n’appartenait qu’à eux.

Le vernissage, qui s’est tenu le 3 septembre chez Sotheby’s, avait quelque chose de particulier : celui de retrouver, plusieurs décennies après leurs débuts, des objets qui ont gardé une étonnante capacité à provoquer un sourire, une émotion, parfois même un peu de surprise.

Parce que chez Elizabeth Garouste et Mattia Bonetti, les meubles n’ont jamais été tout à fait de simples meubles.

Tout commence par une rencontre

Avant les pièces devenues iconiques, avant les expositions et les musées, il y a deux personnes.

Elizabeth Garouste et Mattia Bonetti se rencontrent dans le Paris des années 1970. Ils travaillent ensemble dans un environnement qui est encore loin du monde très codifié du design contemporain. Ils fréquentent les mêmes lieux, les mêmes nuits parisiennes, et vont peu à peu développer une complicité qui dépasse largement la seule collaboration professionnelle.

Leur première aventure commune est presque instinctive. Ils bricolent, expérimentent, récupèrent des matériaux, jouent avec les formes. Ils ne semblent pas chercher à fabriquer des objets « importants ». Ils cherchent plutôt à faire des choses qui leur ressemblent.

Et c’est précisément ce qui va les rendre importants.

Au début des années 1980, alors que le design contemporain privilégie souvent la rigueur et la fonctionnalité, Garouste et Bonetti choisissent la liberté. Ils aiment le bizarre, le précieux, le brut, le drôle. Ils mélangent le bronze et le fer, le bois et le verre, l’artisanat et l’imaginaire.

Leurs objets semblent parfois sortir d’un conte : une table peut avoir quelque chose d’animal, une lampe peut évoquer une lune ou un visage, un miroir devient presque un personnage.

La galerie qui les a crus avant tout le monde

Il y a aussi, derrière cette histoire, celle d’une rencontre avec une galerie.

Fondée en 1984 par Agnès Kentish et Frédéric de Luca, En Attendant les Barbares choisit Garouste et Bonetti comme ses premiers designers édités. C’est un pari. À l’époque, leur travail ne correspond pas vraiment à ce que l’on attend du design.

Mais la galerie comprend quelque chose. Elle comprend que ces objets ont une âme.

Depuis, le lien n’a jamais véritablement disparu. L’exposition actuelle est aussi une manière de revenir sur cette histoire commune, avec le recul que donnent les années. Les pièces que l’on découvre aujourd’hui ne sont plus les objets provocateurs d’une jeune génération. Elles sont devenues des témoins d’une époque — tout en conservant leur fraîcheur.

Elles n’ont pas vieilli comme on pourrait s’y attendre.

Des objets qui ont gardé leur humour

Il faut regarder une œuvre de Garouste et Bonetti avec un peu de distance… et beaucoup de curiosité.

Il y a dans leur travail une forme d’humour que l’on oublie parfois lorsqu’on parle de « design historique ». Une envie de jouer avec les conventions. De prendre un objet sérieux et de lui donner soudain une allure presque fantasque.

La lampe Lune, créée en 1984, en est un bel exemple. Avec sa présence sculpturale et son caractère presque mystérieux, elle dit déjà beaucoup de leur univers. D’autres pièces, comme la table Isis, le guéridon Fourches ou le miroir Feuilles, poursuivent cette même idée : faire entrer dans la maison quelque chose qui dépasse la fonction.

Un objet doit pouvoir raconter une histoire.

Et peut-être même susciter une conversation.

C’est une dimension très humaine de leur travail. On imagine facilement ces meubles dans une maison habitée, entourés de livres, de souvenirs, de personnes. Ils semblent faits pour être touchés, regardés, commentés — pas seulement admirés à distance.

Puis chacun prend son chemin

Au début des années 2000, Elizabeth Garouste et Mattia Bonetti mettent fin à leur collaboration.

Le duo disparaît, mais pas leurs univers.

C’est là que l’exposition devient particulièrement touchante. Car elle ne cherche pas à maintenir artificiellement l’idée d’un couple artistique éternel. Elle montre au contraire comment deux personnalités qui avaient appris à créer ensemble ont ensuite poursuivi leur chemin chacune de leur côté.

Elizabeth Garouste développe un travail plus personnel, qui fait une place importante au dessin et à la sculpture. Ses créations conservent cette part d’étrangeté, parfois presque fantastique, qui était déjà présente dans le travail du duo.

Mattia Bonetti poursuit lui aussi son exploration entre art et design, avec une liberté formelle qui lui permet de passer de l’exubérance à des formes plus épurées.

En regardant leurs œuvres séparément, on comprend finalement mieux ce qu’ils avaient en commun — mais aussi ce qui les différenciait. Et l’on comprend surtout que leur collaboration n’était pas une confusion de deux personnalités :

C’était une conversation

Quarante ans après leurs premières créations, le travail de Garouste et Bonetti continue de séduire parce qu’il ne cherche pas à être raisonnable.  Alors qu’aujourd’hui on parle beaucoup d’objets durables, fonctionnels, responsables et parfaitement pensés, leurs créations nous rappellent une chose assez simple : un objet peut aussi être là pour faire rêver.

Il peut être un peu excessif. Un peu étrange. Un peu inutile, peut-être ? Mais il peut aussi nous accompagner pendant des années parce qu’il nous fait ressentir quelque chose.

C’est sans doute pour cela que leur travail trouve aujourd’hui une nouvelle résonance. Une génération qui redécouvre le goût de l’artisanat, des matières et des objets qui ont une histoire peut se reconnaître dans cette liberté.

Et peut-être aussi parce que leur univers possède quelque chose que les algorithmes et les objets standardisés ont du mal à reproduire : le caractère humain de la main.

Garouste ou Bonetti ?

Alors, Garouste ou Bonetti ?

En sortant de l’exposition, on comprend que ce n’est finalement pas la bonne question.

Il y a Garouste. Il y a Bonetti.

Et il y a eu, pendant toutes ces années, Garouste et Bonetti — une troisième identité, née de leur rencontre et qui continue d’exister dans les objets.

C’est peut-être la plus belle chose que raconte cette exposition. Une collaboration peut s’arrêter sans disparaître complètement. Une époque peut passer sans que ses objets cessent de nous parler.

Et une rencontre, même ancienne, peut continuer à produire quelque chose longtemps après que chacun a repris son propre chemin.

« Garouste ou Bonetti ? » nous invite ainsi moins à choisir qu’à regarder. À se souvenir. À sourire parfois.

Et surtout à se demander, devant un meuble qui semble nous regarder en retour : qui a bien pu avoir cette idée ?

Peut-être Garouste…

Peut-être Bonetti…

Ou peut-être les deux, simplement…

Véronique Spahis

Photos : Schohraya et Véronique Spahis

du 4 septembre au 19 décembre 2026

Galerie En Attendant les Barbares, 35 rue de Grenelle, 75007 Paris

Du mardi au samedi de 14h30 à 18h30