La fondation Simone et Cino del Duca de l’Institut de France a remis ce jeudi 17 septembre à l’association Dulalason nouveau prix pour la jeunesse, doté de 50.000 euros. Elle récompense l’engagement de l’association en faveur de l’accès à la lecture par la narration aux jeunes dans les écoles comme moyen d’apprendre le français. L’Institut entend, par cette distinction, redonner ses lettres de noblesse à la lecture.
La vue est belle, et pourrait presque laisser vagabonder trop facilement les esprits rêveurs. Pourtant, derrière les imposantes fenêtres de l’hôtel particulier des Frères Pereire aux abords du Parc Monceau, si rien ne semble avoir changé, ce n’est que sur les murs, les dorures et les parures que le temps s’est arrêté. « Ici, nous rassemblons des centres de compétences nouveaux », avance même à rebours Xavier Darcos. L’académicien, ancien ministre de l‘Education Nationale, n’est pas là par hasard en ce jeudi 17 septembre.
Sous le regard des frères, bâtisseurs industriels d’un autre temps, l’immortel se veut avant tout rapiéceur. Dans ses fonctions de président de l’Institut de France, il a remis le tout nouveau prix pour la jeunesse de la Fondation Simone et Cino del Duca, émanation de l’Institut, à l’association Dulala qui œuvre à l’apprentissage du français dans les écoles par la lecture et la narration.
Le Kamishibaï, une technique japonaise qui signifie « théâtre de papier », est développée par l’institution depuis 2009. Dotée d’un agrément de l’Education nationale, « elle a déjà accompagné 50.000 élèves dans l’apprentissage du français », décompte fièrement Anna Stevenato, fondatrice et présidente de la structure primée. L’idée qui a séduit l’Institut de France et la Fondation Simone ? Apprendre par la narration. « On s’appuie sur le plurilinguisme des élèves pour créer des histoires communes », décrit-elle. Pour le romancier et académicien Erik Orsenna, président du jury, c’est « la tour de Babel », version contemporaine.
Donner « le goût de la lecture au jeunes »
Sourire en coin, médaille de reconnaissance dans le recoin de sa veste bien repassée, Xavier Darcos se félicite de cette nouvelle distinction qui, au-delà de replacer la langue au centre comme dans l’imaginaire Biblique de référence, installe un peu plus l’Institut dans le paysage de la recherche française. Mais pour le membre de l’Académie Française, ce prix est aussi là pour rappeler l’heure grave dans laquelle est plongée la France.
« Nous sommes face à une concurrence avec les écrans et les médias », confie-t-il. L’Intelligence artificielle, les écrans : « Aujourd’hui, tous les moyens sont bons pour savoir, sans lire », présente, d’un regard étonné, l’ancien locataire de la rue de Grenelle. Quelle histoire ! La technologie serait en passe de nous faire refermer pour une dernière fois nos livres. Tous connectés, tous responsables ? Pour Xavier Darcos, si l’horizon qui nous attend s’assombrit de jour en jour, l’espoir subsiste… Si tant est « que l’on donne le goût de la lecture aux jeunes », affirme-t-il.
C’est tout l’objectif de ce nouveau prix pour la jeunesse. « On veut la soutenir, lui donner les clefs », avance-t-il. « C’est une obligation de mettre l’avenir en priorité », complète de son côté Erik Orsenna. Des propos convenus : l’avenir a toujours été plus porteur que le passé. Mais l’Académie Française met sans doute du temps à s’en rendre compte. Les dorures environnantes peuvent parfois éblouir. Si Dulala raconte des histoires, il ne faut pas s’en raconter davantage.
« Un enfant sur quatre qui naît en France grandit avec une autre langue que le Français »
Pour l’Académie, le constat est là : la dernière étude du Centre national du Livre (CNL) sur la relation des jeunes avec la lecture, révèle que seulement 18 minutes, en moyenne, sont consacrées par jour à la lecture par les 7-19 ans. Soit 2h04 par semaine ; 40 minutes de moins qu’en 2022. Dulala, qui officie en partenariat avec le CNL dans les écoles, entend donc répondre à cette perte d’attrait pour la lecture chez la jeune génération en inversant le rapport de force : la faible maîtrise de la langue française devient une force, en s’appuyant sur le plurilinguisme des élèves au sein de « classes métissées ».
« Il faut donner le goût de la lecture par l’action, soutient en ce sens Erik Orsenna. L’acte de lecture, c’est une co-création. On regarde tous le même film, mais on imagine tous l’histoire que l’on lit de manière différente ».
Et avec plusieurs langues, les capacités de projection, d’imagination et d’action sont décuplées. « Un enfant sur quatre qui naît en France aujourd’hui grandit avec une autre langue que le Français », rappelle la fondatrice de Dulala. Faire place au plurilinguisme et aux élèves allophones dans cette vaste entreprise de reconquête est donc une nécessité. Le récit commun de notre société, dont l’obligation de préservation échoue à l’Institut de France et à l’Académie Française, en dépend. « Si on ne lit pas, on est bête et esclave », glisse Erik Orsenna. Une vue peu flatteuse, que l’on souhaite éviter.
Gabriel Moser
1er Prix pour la jeunesse de la Fondation Simone et Cino Del Duca, remis le jeudi 17 septembre à l’Hôtel Pereire, 10, rue Alfred de Vigny, Paris, 75008 – Dotation : 50.000 euros.