Au Jeu de Paume, deux expositions photographiques se croisent sans jamais se confondre. Elles parlent pourtant d’un même monde épuisé, observé à hauteur d’humain. D’un côté, la jubilation grinçante de Martin Parr, de l’autre, la précision silencieuse de Jo Ractliffe. Deux écritures, deux tempos, mais une même capacité à transformer le réel en symptôme. Ici, la photographie n’illustre pas : elle révèle.


Martin Parr, Global Warning
L’exposition Martin Parr. Global Warning, jeu de mots avec le terme anglais global warming, désignant le réchauffement climatique, ressemble à un album de vacances qui aurait mal tourné. Présentée peu après la disparition du photographe britannique Martin Parr, survenue en décembre dernier, l’exposition prend des allures de bilan, non pas nostalgique, mais d’une cohérence implacable. Près de 180 images racontent un monde en surchauffe, saturé de couleurs, d’objets, de gestes répétés. Parr regarde nos loisirs, nos consommations, nos dépendances comme autant de rituels absurdes devenus ordinaires.


La plage, terrain de jeu récurrent, est ici centrale, exposée dans sa célèbre série The Last Resort (1983–1985). Non pas décor idyllique, mais scène sociale : corps trop proches, nourriture industrielle, plastique omniprésent sur les plages de New Brighton. Martin Parr aimait dire qu’il avait toujours été attiré par les stations balnéaires parce qu’enfant, on ne l’y emmenait pas. Peut-être est-ce là que se niche la tendresse acide de son regard. Car malgré le rire, quelque chose coince. Le flash éclaire trop, la couleur déborde, et soudain l’image devient politique, sans slogan, sans morale.

Ce qui frappe, c’est cette capacité à faire surgir l’iconique par accident. Les images semblent simples, presque évidentes, mais elles s’installent durablement. Le photographe britannique ne dénonce pas : il expose. Il se sait partie prenante de ce qu’il photographie. Sa critique de la surconsommation, du tourisme de masse ou de notre rapport au vivant agit comme une guérilla visuelle douce, d’autant plus efficace qu’elle passe par le plaisir de regarder.

Jo Ractliffe, le monde en creux

À l’opposé de cette saturation, la photographe sud-africaine Jo Ractliffe, née au Cap en 1961, travaille le retrait. Ses photographies montrent des paysages marqués par les conflits en Afrique australe, entre routes, terrains vagues et architectures anonymes. Rien ne se veut spectaculaire. Il y a peu, ou pas de figures humaines. Et pourtant, tout est chargé. Ici, le paysage est un document, une archive à ciel ouvert.

Ractliffe photographie l’après : ce moment où la violence n’est plus visible mais continue d’organiser l’espace. Chaque image demande du temps, une attention lente. On y lit les traces du colonialisme, des guerres, des déplacements, sans jamais les voir frontalement. Là où Martin Parr accumule les signes jusqu’à l’excès, Jo Ractliffe choisit l’économie. Deux stratégies opposées pour une même ambition : rendre le monde lisible.

En sortant des deux expositions, quelque chose persiste. Un rire un peu jaune, un silence lourd. Et cette impression que la photographie, lorsqu’elle est tenue avec justesse, reste un formidable outil pour penser et ressentir notre présent.
Julie Goy
Du 30 janvier au 24 mai 2026
Jeu de Paume, 1 Place de la Concorde, 75001 Paris
Nocturne le mardi : 11h-21h – Mercredi-vendredi : 11h-19h – Samedi-dimanche : 10h-19h30
