Au commencement, l’informel : Oleg Goudcoff, révélation d’un peintre à la Galerie Setze/Le Partking

Un centenaire vaut bien une révélation. Oleg Goudcoff (1926-2025) était un artiste solitaire, en marge du marché de l’art. 10 ans après sa disparition, ce peintre de l’informel révèle enfin la richesse de ses créations multiples. Une première rétrospective de l’œuvre du français s’expose à la galerie parisienne Setze/Lepartking. Dans un décor brut, un florilège de la palette du peintre-sculpteur est proposé à la vente, jusqu’au 26 avril.

Le directeur de la Galerie Setze/Lepartking est formel : l’art informel a de l’avenir. «Lorsque j’ai découvert la richesse de l’œuvre d’Oleg Goudcoff, j’ai tout de suite voulu l’exposer», confirme Eric Setze. Au cœur d’une galerie intimiste, nichée dans le discret et excentré XIXe arrondissement, l’Oeuvre révélé apparaît alors.

Oleg Goudcoff, dans toute sa diversité cosmique, sa création pléthorique et ses couleurs paraboliques, trouve un écrin idéal dans cet ancien parking, reconfiguré en galerie d’art. «Mon père n’a jamais souhaité entrer dans le marché de l’art, il restait solitaire.»  Sophie Alexinsky, fille de l’artiste et commissaire d’exposition, souligne la soif de liberté qui a guidé toute sa vie son père.

Isolé dans son Auvergne natale ; perdu dans son dernier atelier au cœur de la Bretagne : Oleg Goudcoff n’était pas un homme qui souhaitait prendre la lumière. Il la réservait plutôt pour ses toiles.

L’artiste œuvre, travaille. Pour autant, « le tableau apparaît quand l’artiste disparaît », analysait-il. Exposer Goudcoff au grand jour ? « J’ai mis du temps à m’y faire », confesse sa fille. L’art, pourtant, se partage et se transmet. Et l’œuvre de Goudcoff, remisée éternellement, ne peut éclore qu’en prenant le devant de la scène. Eric Setze, accompagné de Sandra Corallo, s’y emploient.

Big bang artistique

Au sein de cette galerie-parking qui emprunte au chic des cadres informels, les œuvres prennent place. Les différentes périodes de créations de l’artiste interagissent comme « en lévitation dans des mondes inconnus ».

L’œuvre de Goudcoff se distingue par un subtil accordement entre figuration et abstraction ; formel et informel. L’idée de fixer une étiquette sur la production sérielle de ce sculpteur, peintre et dessinateur, est contre-productive. « Oleg visait à restituer la forme de l’informe sans davantage chercher à donner un équivalent informe de l’informe », analyse brillamment Lydia Harambourg, historienne de l’art.

Plus précisément, Oleg Goudcoff, par ses aplats de couleurs millimétrés et répétés sur une même surface ; créant une superposition, une tension dans une même oeuvre ; ne cherche pas tant à révéler le domaine de l’improbable, à percer le secret cosmique, mais plutôt à délivrer une forme de big bang artistique dans une oeuvre aussi immobile que mobile. L’idée, selon Lydia Harambourg, d’une « cosmogonie soumise aux poussées originelles ».  

L’art informel trouve sa singularité dans un matiérisme poussé mais aussi une spontanéité débridée. Goudcoff emprunte ces axes de créations, tout en se départissant de toutes règles, rendant son œuvre réellement informelle car sublimement insondable.

Entre la rationalité des procédés techniques savamment orchestrés et répétés, et une envie d’explorer la création en ayant pour idée originelle celle d’une absence de limites, Goudcoff parvient à une œuvre figée dans une création infinie. Dans la production de l’artiste, le beau se conçoit dans l’improbabilité généralisée et non dans l’affirmation affidée : dans le rejet de toutes délimitations. Les toiles de Goudcoff sont ainsi de gros volumes où les couleurs semblent faire partie d’un ensemble plus grand que la toile.

Enjeu existentiel, entre deux eaux

L’idée d’une quête de l’immensité se ressent lorsque l’on se plonge dans ces productions aux accents cosmiques qui révèlent une œuvre macroscopique au premier regard ; microscopique au second lorsque ces aplats interagissent pour représenter ensemble une certaine vision de la globalité qui nous entoure. Un enjeu «existentiel» se joue chez Goudcoff, souligne ainsi la galerie.

«Mon père ne s’est jamais arrêté de créer», témoigne par ailleurs sa fille. Comme si une force supérieure le poussait à reprendre inlassablement son processus créatif. «C’est une sorte de moine de l’art», souligne Eric Setze. Goudcoff messianique ? 

Son œuvre conserve résolument un caractère énigmatique. Oleg Goudcoff n’avait pas la prétention de trouver des réponses. Il n’était donc pas Messie, il tentait simplement d’annoncer la venue, de préparer l’arrivée. Celle De l’autre, titre de l’une de ses sculptures, révélant la conscience d’une présence chez Goudcoff malgré l’absence totale de sujets dans ces toiles.

En lévitation dans un univers informel, Oleg Goudcoff patiente et peint dans un entre-deux, «entre fluidité et opacité», renforcé par des «formes géométriques relachées», détaille Lydia Harambourg.

Un parallèle saisissant se révèle entre la recherche artistique de Goudcoff et les interrogations de Kandinsky. Une même volonté de parvenir à un art libéré des diktats de la forme s’impose dans le cheminement des deux artistes. L’idée que l’art «n’est pas une question de forme mais de contenu artistique», comme l’écrivait l’artiste du Cavalier bleu (1911, Centre Pompidou).  

Formelle éclosion, acmée originelle

D’origine russe, né dans une famille d’immigrés, Oleg Goudcoff partage nombre de points communs avec son illustre pair. Comme Kandinsky, il ne s’arrête pas à la matière ; il la dépasse pour tenter de capturer l’essence de l’art et, partant, mieux la faire éclore au grand jour et la transmettre dans une philosophie humaniste et transcendantale.

«L’automatisme esthétisé» s’estompe alors au profit d’un «risque permanent d’échouer», note Lydia Harambourg. De ce frêle chemin de création ressort pourtant toute l’assurance d’une œuvre enracinée, consciente de sa téléologie – donc mobile – mais également redevable de ses inspirations anciennes. «Oleg Goudcoff est un peintre érudit», note le directeur de la galerie. Ce dernier souligne, en ce sens, les ressemblances évidentes entre l’unique diptyque, Janus, de Goudcoff et le fameux Boeuf écorché (1655, Musée du Louvre) de Rembrandt

L’art informel, béni par le « dieu des dieux » Janus, fait alors renaître sous le signe d’une apparition mystérieuse, d’anciens ressorts classiques connus, tout en démontrant l’interopérabilité possible et nécessaire des thèmes et des couleurs à travers les époques.

«Les commencements appartiennent à Janus et les fins à Jupiter», rapportait Saint-Augustin. Le peintre informel s’inscrit dans cette même temporalité.

L’art informel a de l’avenir, car il représente l’idée de commencement.

Gabriel Moser

Jusqu’au 26 avril 2026

Galerie Setze/Lepartking, 36, rue Michel Hidalgo, 75019 Paris