Prix du jury au festival « Silence, ça touille » de Locronan, le nouveau documentaire de Pierrick Bourgault est bien plus qu’un film : c’est une immersion tendre, drôle et subversive dans le dernier refuge d’une humanité gouailleuse. Portrait d’une arrière-grand-mère rebelle, la « Mère Lapipe », qui a tenu son comptoir envers et contre tout.

Dans un quartier ouvrier du Mans, près des rives de la Sarthe, il existait une île. Une île de formica, tapissée de posters de Johnny Hallyday et baignée dans les volutes bleues d’une bouffarde légendaire. Cette île, c’était le Café du coin. Et sa capitaine, c’était Jeannine Brunet, alias la Mère Lapipe.
Des dialogues à la Michel Audiard
Pendant trois ans, le réalisateur et auteur Pierrick Bourgault — grand spécialiste des cafés — s’est fondu dans le décor. Avec « de l’amour et une caméra de poche », il a capturé l’essence de ce lieu où l’on tchine au « petpet ». Le résultat est un long-métrage de 76 minutes, « Au Fabuleux bistrot de Jeannine« , qui nous plonge dans une atmosphère que l’on croyait disparue.
Jeannine, arrière-grand-mère au caractère bien trempé, y distribue des répliques vigoureuses avec un franc-parler que n’aurait pas renié Michel Audiard. Mais derrière l’air bourru et la fumée de pipe se cache une femme d’une humanité rare, capable d’écouter aussi bien un ministre qu’un forain, un policier qu’un « abîmé de la vie ».
Un bistrot comme théâtre du quotidien
Le documentaire capte les scènes ordinaires d’un café de quartier : on y rit, on y chante, on y refait le monde, parfois on y pleure. Clients de passage et habitués se croisent, formant une galerie de personnages attachants. Dans cet espace simple et chaleureux, chacun trouve sa place, qu’il soit étudiant, retraité, brocanteur ou voisin de longue date.
La caméra accompagne aussi le temps qui passe : les soirées qui s’achèvent, les volets qui se ferment, la porte du café qui claque une dernière fois. Jusqu’à l’ultime soirée du bistrot, le film capture avec délicatesse les derniers instants d’un lieu chargé d’humanité.
Un film artisanal et engagé
Habitué à raconter l’univers des cafés — il leur a déjà consacré une vingtaine de livres — Pierrick Bourgault a réalisé ce documentaire « avec de l’amour et une caméra de poche ». Un tournage à budget zéro, soutenu notamment par la Ville du Mans, avec un bilan carbone minimal.
Le film, monté par Michel Esquirol et mixé par Jean-Yves Pouyat, ne se contente pas de filmer des brèves de comptoir. Il raconte la fin d’une époque, la fragilité d’une femme forte et l’ultime soirée avant que les volets ne se ferment définitivement. Comme le souligne le réalisateur, la disparition de ces lieux de mixité sociale est une perte tragique : c’est un lien direct entre les générations qui se brise.
Les premiers spectateurs sont unanimes : on y rit (beaucoup), on y chante, et l’on finit par avoir l’impression que Jeannine va sortir de l’écran pour nous prendre dans ses bras.
Un univers prolongé en livres et en dessins

L’histoire de la Mère Lapipe dépasse aujourd’hui l’écran. Pierrick Bourgault lui avait déjà consacré un récit, La Mère Lapipe dans son bistrot, publié en 2020.
En 2025, la mémoire du lieu se poursuit dans une bande dessinée, La Mère Lapipe au Café du coin, illustrée par Gab et publiée aux éditions Ouest-France. Prix « Coup de cœur du jury »des Grands Prix du Livre Spirit’ 2025, remis le 16 février dernier lors du 25ème anniversaire du Prix. (https://itartbag.com/salon-spirit-2026-un-25e-anniversaire-memorable-au-sommet-de-montmartre/ )
À travers photos, souvenirs et aquarelles, on y retrouve l’atmosphère unique de ce café où les murs étaient tapissés d’images de Johnny Hallyday et de cartes postales envoyées par les habitués.
Un hommage aux bistrots d’hier
Au-delà du portrait singulier de Jeannine, Au Fabuleux bistrot de Jeannine rend hommage à ces lieux de rencontre et de parole qui disparaissent peu à peu. Dans ces cafés d’autrefois se mêlaient les générations et les milieux sociaux : on venait y discuter, se soutenir, partager un verre et un moment de vie.
Comme le résume l’auteur : quand un bistrot ferme, c’est un peu comme « un théâtre qui brûle ». Son film rappelle avec humour et tendresse la valeur précieuse de ces espaces de convivialité — et des personnages inoubliables qui leur donnent une âme.
Au Fabuleux bistrot de Jeannine est un hommage nécessaire à ces « petits lieux » qui nous rendent plus humains. Un film drôle sur la vie, le temps qui passe, et surtout, sur la liberté.
Véronique Spahis
Pas de « sortie en salle » nationale prévue pour l’instant, mais des projections annoncées sur www.monbar.net dont la prochaine :
jeudi 19 mars à 19h15
l’Entrepôt, 7 Rue Francis de Pressensé, 75014 Paris
réservation : https://www.cinemalentrepot.fr/reserver/F634868/D1773944100/VO/1204776/
Bande-annonce : vimeo.com/1090543153
