Beyond Our Horizons : l’art de faire dialoguer les éléments

Il faut parfois traverser cinq éléments pour comprendre ce que signifie réellement le mot « collaboration ». Avec Beyond Our Horizons,traduit en français par Horizons partagés, l’exposition de la Galerie du 19M imaginée à Tokyo pendant un an et présentée à l’automne 2025 dans la tour de Roppongi Hills, trouve à Paris une nouvelle respiration. La scénographie, entièrement repensée pour le lieu, abandonne toute tentation de reconstitution, pour s’adapter à l’espace et au regard occidental, sans jamais trahir l’esprit du projet.

Dès l’entrée, un atelier participatif invite à ralentir. Des caisses d’artisanat, des vidéos documentant l’étape tokyoïte : l’exposition se présente comme un chantier ouvert, un récit de fabrication, autant qu’un ensemble d’œuvres finies. Des lanternes japonaises aux formes résolument contemporaines accueillent le visiteur : la lumière apparaît dès lors comme l’une des matières premières du dialogue. L’exposition se déploie en cinq espaces, consacrés aux éléments naturels : la terre, l’eau, le vent, le feu et l’air, portés par les collaborations de dix artistes et artisans français et franco-japonais. Plus qu’un thème, chaque élément devient un terrain d’expérimentation sensible.

La terre rappelle la permanence du vivant. Le bois et la céramique dominent, convoquant faune et flore. Julian Farade (Clichy-la-Garenne, 1986), en collaboration avec l’atelier Lesage, représente grues et renards, animaux hautement symboliques au Japon, aux côtés de masques de Nō nichés dans un écrin sculpté par Shuji Nakagawa, à partir de troncs d’arbres. Mais c’est sans doute l’œuvre de Zengoro Eiraku réalisée en collaboration avec l’atelier Montex qui retient notre souffle : un doburo en céramique brodée, objet fragile et somptueux, destiné à recevoir l’eau lors de la cérémonie du thé. Fleurs et insectes brodés semblent surgir des perforations de la céramique. Zengoro Eiraku, issu d’une illustre lignée de céramistes japonais, collabore ici pour la première fois avec un tiers. « C’était un challenge pour sa pratique technique », explique Aska Yamashita, directrice artistique de l’atelier Montex. Le défi devient grâce.

La section dédiée à l’eau est sans doute la plus bouleversante, en ce qu’elle explore l’impermanence et la transformation de la matière. L’artiste Pauline Guerrier (Clamart, 1990,) résidente chez Poush, s’inspire du syndrome de la cardiomyopathie de takotsubo, littéralement « piège à poulpe », ce syndrome du cœur brisé théorisé par des cardiologues japonais dans les années 1980. L’artiste, qui collecte depuis dix ans des imageries médicales de patients atteints, façonne ici des formes céramiques gonflées, habillées de milliers de perles de pierre par Desrues. Le kintsugi et le wabi-sabi affleurent, comme des tentatives de réparation poétique face à la peine. Dans un autre registre, Daisuke Igarashi déploient trois immenses peintures sur soie de quatre mètres chacune. Insectes frémissants, oiseaux, espèces menacées et figures humaines hybrides peuplent ces paysages inspirés de mythes japonais, notamment celui d’une déesse capable de se transformer en animal, au fil de trois saisons. Les textiles transparents de la Maison Paloma transforment la scène en un vaste monde aquatique, suspendu.

Le vent se fait plus discret, presque secret. Un paravent tsuitate monumental réunit Lemarié, Koh Kado du studio Kamisoe, Yukio Fujita de l’atelier Fujita Gasodo basé à Kyotoet Yasuyuki Kanazawa. Papier karakami, bois sculpté du paravent entrent en écho avec son interprétation en volume : une centaine de fleurs en papier torinoko et karakami s’épanouissant en dehors de la surface du tsuitate. Le raffinement des arts décoratifs japonais s’exprime pleinement dans cette section, avec un équilibre d’une rare justesse.

Avec le feu, associé au soleil, Simone Pheulpin (Nancy, 1941) propose une rencontre inédite entre coton et étain, en collaboration avec Goossens. Les sculptures textiles de Pheulpin, composées de milliers de bandes pliées et épinglées, se parent d’éléments métalliques façonnés par Goossens. Une œuvre méditative, presque archaïque, où la matière semble se souvenir d’elle-même.

Enfin, l’air se manifeste par le vide et l’absence. Dans Leaking, Licking, Mathilde Alboury compose une installation en cire d’abeille et perles japonaises, évoquant le silence et ce qui s’échappe. La visite s’achève dans une black box éclatante : des perruques acides et punk du collectif Konomad (Tomihiro Kono et Sayaka Maruyama), aux accents de cosplay japonais, qui injectent une énergie radicalement contemporaine à l’exposition.

Beyond Our Horizons surprend par sa beauté, mais surtout par la finesse de ses dialogues. Ici, le savoir-faire ne s’exhibe jamais : il circule, se transforme, s’écoute. Une exposition qui rappelle que l’horizon n’est jamais une ligne fixe, mais un espace partagé.

Julie Goy

Du 29 janvier au 26 avril 2026

La Galerie du 19M, 2 Place Skanderbeg, 75019 Paris

Entrée gratuite

https://www.le19m.com/agenda/beyond-our-horizons-de-tokyo-a-paris