Langues, architectures et designs : Art Paris 2026 s’exprime tout en relief

La 28e édition de la foire d’art contemporain parisienne se tient du 9 au 12 avril au Grand Palais. Dans cette grande verrière traversée de lumière, Art Paris accueille plus de 170 exposants, pour la majorité français (60%). Artistes reconnus et nouveaux talents sont présentés par les galeries, avec un accent mis tout particulièrement sur la notion d’espace dans les œuvres et la manière dont elles interagissent avec leurs milieux.

Des origines exponentielles. Il ne peut s’agir que d’une telle croissance, soutenue et rapide, lorsque l’on s’intéresse à l’art contemporain. Art Paris, temple de ce courant artistique du 9 au 12 avril, doit donc continuellement s’adapter pour accompagner le mouvement irrésistible des artistes vers l’avant.

Où précisément ? Certains ne choisissent pas. A l’image de Pascal Piermé, exposé par la Galerie Delamour (Paris-New-York), l’art concentre intrinsèquement l’idée de mouvement. Plutôt que de s’arrêter pour en faire partie, l’artiste français exilé à Santa Fé au Mexique, préfère représenter le mouvement, l’accompagner.

Ainsi en est-il de ces Origines exponential. Bouts de bois plus ou moins grands, plus ou moins épais, ils représentent une certaine idée de fluidité de la création, jamais linéaire, toujours précaire ; mais formant un ensemble vibrant, tout à la fois changeant et rémanent.

La 28e édition de la foire d’art Art Paris emprunte à Pascal Piermé l’idée d’une ouverture en accordéon : une même mélodie accompagnée par une déformation nécessaire et persistante du soufflet.

Babel : aux origines du langage

Une idée de superposition, de décalage, pour parvenir à une nouvelle proposition d’assemblage : c’est toute l’ambition du parcours thématique Babel – Art et langage en France qui entend interroger « la place du langage dans l’art contemporain » ; autrement dit de sa musicalité propre.

Proposé par Loïc Le Gall, directeur de Passerelle, centre d’art contemporain à Brest, Babel renvoie au mythe fondateur de la Tour du même nom, lançant le monde dans une pluralité de visions de lui-même avec l’apparition de langages différents. Si certaines propositions, à l’image des tablettes archéologiques d’Elias Kurdy, proposées par la Galerie Dilecta (Paris) et empruntant à l’art rupestre, « brouille les temporalités » plus qu’elles n’éclaircissent le cheminement artistique, d’autres propositions se saisissent pleinement de cette scénographie.

Notons le choix très réussi de Fabrice Hyber, artiste porté par la Galerie Nathalie Obadia(Paris-Bruxelles).Dans Source à source (2026), le peintre français explore l’idée de « cartographie mentale » des éléments avec des « notes proliférantes » et autres « jeux de langages », souligne la galerie. L’art entre ici dans le domaine de l’espace pour venir l’habiter, le guider, lui trouver un sens. Et « le langage ne stabilise plus le sens (…) il l’ouvre ». Ainsi, c’est davantage une nature et son flux qui sont représentés, plutôt que l’image nette d’un instant précis.

Habiter le monde d’une autre façon, lui trouver un nouveau caractère sublime et ce, même Au milieu des contradictions (2025), comme le représente, dans une œuvre du même nom, l’artiste japonais Manabu Kochi. Exposé par la Galerie Claude Lemand (Paris), cet « artiste du printemps » fait de la couleur un langage à part entière.

Fondation, réparation

Influencé par la poésie japonaise et les Haïkus, ce dernier tire également son inspiration de Marguerite Yourcenar. « L’essentiel ce n’est pas l’écriture, c’est la vision », exprimait l’auteure française dans Les yeux ouverts (1980). Fascinée par le Japon, Yourcenar trouve ici une traduction contemporaine dans une œuvre pastel influencée par Miro mais aussi le pop art.

Les yeux ouverts de Marguerite Yourcenar doivent aussi être ceux du visiteur, qui appréciera alors la très réussie exposition de la Galerie Binome (Paris). Aux côtés de l’artiste Anaïs Boudot, qui fait partie de la seconde scénographie proposée par Art Paris, centrée sur La réparation, l’on découvre notre maison commune, cette tour de Babel qui a atteint sa mue.

Sous les traits photographiques de l’artiste, Les généalogiques (2025), sortes de petites maison-monde se dévoilent. Explorant le médium de la photographie dans une démarche « critique et réflexive », les vues s’entrechoquent entre elles dans ces demeures faites de verres chinés et de vitrail Tiffany – particulièrement rare pour être souligné.

La photographie d’Anaïs Boudot présente dans la scénographie Réparation proposant l’idée d’une « relation attentive aux matières, aux gestes et au temps », dixit Alexia Fabre, commissaire, entre en relation avec le travail de Thibaut Brunet.

Exposés en miroir, les deux artistes semblent se répondre : Anaïs Bourdot répare en remontant le temps de ses généalogies, tandis que Brunet, par ses photographies déstructurées de grands ensembles collectifs de la ceinture rouge parisienne, présente une accumulation d’instants épars, fondements des bases d’un nouveau récit pour ces ensembles décrépis. L’artiste français use ainsi de la chronophotographie pour représenter, dans un clair-obscur maîtrisé, ses Marelles (2023), reflets d’un certain urbanisme de l’époque.

Si le langage, entendu comme surgissement de l’écrit dans l’œuvre, est absent chez Thibaut Brunet, l’artiste représente quelque part la Tour de Babel d’une autre époque ; des étages que l’on préfère parfois trop facilement oubliés, mais qui méritent d’être représentés.

Thibaut Brunet rappelle un relief bien existant de notre société, qu’il convient d’imaginer à nouveau. Au détour de cette proposition de relecture chromolithographique, l’art de la construction spatiale se dévoile.

Consolidation, éclosion

Sous les traits de Jean Gorin, deux galeries successives (Zlotowski et Galerie Lahumière), présentent le travail du français. Son œuvre nous plonge dans le questionnement du « dépassement du tableau et de son expansion à la dimension de l’organisation plastique de l’espace architectural de son ensemble », souligne Lahumière.

Exposé intelligemment (dans une logique commerciale) aux côtés de Victor Vasarely, artiste dont la côte n’est plus à faire, on retrouve chez Gorin ce graphisme léché, ces carrés et ce sens de la composition qui rend l’impression nette d’une structure clairement pensée.

Mais la galerie Zlotowski dresse surtout un parallèle convaincant avec certaines vues artistiques du Corbusier. Notons cette tapisserie, Deux Bouteilles et Compagnie, par la Fondation Le Corbusier, reprenant un carton daté de 1951 de l’architecte. Une année peu anodine dans l’histoire de l’architecture. Le Corbusier est alors en pleine édification de son ouvrage majeur : la Cité Radieuse à Marseille.

Designs : sémantiques du ciment

Ce grand habitat collectif se veut fonctionnel mais surtout unique : comme une grande Tour de Babel permettant d’accueillir et d’héberger Hommes de mille contrées. Une demeure où l’art peut et doit avoir toute sa place. En ce sens, la scénographie Tour de Babel incorpore en son sein Dubuffet et son concept d’« art brut ». L’art doit être partout, sous toutes les formes, dans toutes les situations : qu’il s’imprègne de tous les langages !

Notons ainsi le fameux Algèbre de l’Hourloupe (1968)« qui assume cette dimension systémique », note la Galerie Jeanne Bucher Jaeger (Paris-Lisbonne), mais qui rappelle surtout l’obligation sémantique.

Un parallèle tout trouvé avec la volonté d’Art Paris de mêler art et design. Ainsi, dans une dernière partie située dans les balcons surplombant la grande halle, la French Design Art Edition, seconde édition, se dévoile. Nouvellement arrivée l’an dernier, plusieurs ateliers ont fait leur apparition cette année, à l’image d’India Mahdavi qui présente un ensemble de pièces comme « une grande famille dysfonctionnelle, joyeuse et vivante ».

Ces couleurs appuyées au détour de lignes abruptement découpées, dialoguent avec les ambitions plus structurées et apaisées du designer français Philippe Hurel. Dans des tons mats, d’un brun crémeux et soyeux, un intérieur exigeant se dévoile.

L’atelier franco-argentin Things From parfait enfin la vision du visiteur, présentant tout à la fois une production radicale sur la forme et les couleurs, mais aussi pleinement fonctionnelle. Les tabourets signés par l’atelier sont produits au cœur de la Pampa argentine, avec du cuir produit par les fameux Gaucho des steppes de Patagonie

Un univers en soi, un monde nouveau, qui se concentrent dans un petit tabouret et qui garniront, sans nul doute, un chic intérieur parisien ; l’art se crée puis se retrouve partout.

C’est le destin d’origines exponentielles.

Gabriel Moser

Du 9 avril au 12 avril 2026

Grand Palais, 17 Avenue du Général Eisenhower 75008 Paris

https://www.artparis.com/fr