Le Syndrome de Bonnard : Variations sur l’inachevé

À l’origine de l’exposition Le Syndrome de Bonnard, une anecdote devenue presque mythique : Pierre Bonnard aurait retouché compulsivement ses toiles, y compris lorsqu’elles étaient déjà accrochées dans les musées. Comme si rien n’était jamais terminé. Comme si l’œuvre résistait à l’achèvement. C’est cette tension, entre fixation institutionnelle et vitalité du geste, que le Fonds régional dart contemporain Île-de-France explore aujourd’hui. L’exposition interroge le lien presque affectif, parfois conflictuel, qui unit l’artiste à la collection. Revenir sur une œuvre sans en altérer l’intégrité : cela signifie d’entrer dans le processus créatif, en révéler les strates, les hésitations, les devenirs. Articulée entre deux lieux, l’exposition déploie la question centrale de l’impermanence.

À Paris, récits, relectures et glissements de pratiques s’entremêlent

Au Plateau, l’exposition s’ouvre sur Terrasse dans le Midi (1925), une huile sur toile de Pierre Bonnard, au sein de laquelle la lumière tremble doucement, diffuse, presque indécise. Rien n’est frontal. Tout semble vibrer dans une temporalité suspendue. Cette toile historique est mise en regard avec des pratiques résolument contemporaines, comme si l’histoire de l’art elle-même était une matière malléable. L’artiste Jagna Ciuchta présente quatre miroirs déformés et déformants. Ils captent nos silhouettes, les étirent, les fragmentent, tout en reflétant la toile de Bonnard. Le regard devient instable, mobile, traversé. Sur l’œuvre, sont superposés des poèmes de Melanie Counsell. L’impermanence n’est plus seulement celle des objets, mais aussi celle de notre propre image.

Beaucoup d’artistes de l’exposition se disent, avec un sourire, « bonnardiens ». L’institution fige l’œuvre par l’achat ou l’exposition. L’artiste, lui, continue intérieurement de la déplacer.Charlotte Simonnet, invitée à produire in situ, disperse des mouches en métal sur les deux sites d’exposition. Elles se posent dans l’architecture, dialoguent avec les œuvres, s’infiltrent. Présences minuscules, presque parasites : elles rappellent que rien n’est totalement clos.

Project Room, laparté sensible

Dans la Project Room du Plateau, jusqu’au 23 mars, le projet Ma Félicité de Ruoxi Jin, présenté en collaboration avec la Galerie Mennour, ouvre un espace plus intime. Autour de la figure d’une organisatrice de mariages chinois, l’artiste compose une installation florale troublante. Des pipettes au bout des tiges laissent couler un liquide blanc : sève ? peinture ? résidu cérémoniel ? Le titre de l’oeuvre, Laisser couler, devient une métaphore. « Ma Félicité considère son métier comme une thérapie : les couples remplissent des questionnaires, racontent leurs souvenirs, et à partir de ces fragments elle écrit un script. Formée au chant lyrique, elle interprèteLa Vie en Rose à chaque cérémonie », explique l’artiste. L’œuvre se situe entre fiction et documentaire, entre performance et relique.

À Romainville, la vie matérielle des œuvres

Aux serves du Fonds d’art contemporain d’Île-de-France, le regard se déplace vers la nature même de l’œuvre et sa réception. Que devient-elle lorsqu’elle entre dans le patrimoine ? Comment vit-elle dans le temps des expositions ?

Au centre de la première salle, Theres Nothing to Disguise (2022) de Paola Siri Renard, œuvre protocolaire, moulée et irisée, exposable selon vingt-quatre positions, intrigue. Chaque semaine, elle s’ouvre, se transforme, presque comme un insecte qui mue. Issue d’un détail ornemental, la palmette haussmannienne, la sculpture quitte l’architecture pour devenir organisme. L’œuvre   dialogue avec un protocole de Michel Blazy, Le lâcher descargots (concept daté de 2009), met en circulation des escargots attirés par la bière. Sur moquette noire, ils tracent des lignes de bave brillantes. Le dessin est lent, organique, imprévisible, donnant à voir une composition abstraite qui ne révèle pas directement son caractère organique. Le tournoiement des gastéropodes répond au tue-mouche torsadé en fer de Charlotte Simonnet : deux gestes circulaires, deux manières de dessiner dans l’espace, s’accordent en harmonie dans l’espace d’exposition.

À l’étage, un dialogue lumineux s’écrit entre François Morellet (1926-2016) et Jason Dodge. Morellet avait prolongé une toile par des néons après son acquisition par le Fonds d’art contemporain : l’œuvre a continué de murir après l’achat. Dodge, lui, présente un inventaire d’objets récupérés dans une maison, autant de traces d’un instant T révolu. Si un objet disparaît, il ne sera pas remplacé : l’impermanence est acceptée comme donnée première.

Plus loin, Stills (2015), les rideaux décolorés par le soleil de Marie Lund, tendus sur toile, font penser à un procédé photographique lent. Ses sculptures Attitudes (2013), des moulages de l’intérieur de ses jeans, servent de socle aux sculptures The Very White Marbles (2015) et Leather Palm (2019), cette dernière, réalisée par l’artiste Liz Magor, figeant une cigarette dans un état. Il y a dans ce dialogue quelque chose de chorégraphique, aux appuis, suspensions et équilibres fragiles.

Au dernier étage, l’acquisition récente de Grégory Chatonsky déstabilise encore davantage. The White Cube in Black Box Ideology (2023) est une vidéo générée à l’infini : des images qui ne se reproduiront jamais à l’identique. La voix de l’artiste, clonée, s’exprime comme un critique d’art analysant l’exposition. Mise en abîme vertigineuse : le white cube absorbé dans la black box de l’intelligence artificielle. L’œuvre n’a plus de fin. Elle ne cesse de s’engendrer.

Ce que révèle Le Syndrome de Bonnard, c’est peut-être cela : l’œuvre n’est jamais un point final.

L’institution tente de la stabiliser, de la conserver, de l’archiver. Mais les artistes continuent de la penser en mouvement. L’exposition propose moins une démonstration qu’une expérience : celle d’un art qui respire encore, autonome, même une fois entré dans la collection.

Julie Goy

Du 14 février au 19 juillet 2026

Le Plateau, 22 rue des Alouettes, 75019 Paris

Du mercredi au dimanche de 14h à 19h, nocturne tous les 1ers mercredis du mois, jusqu’à 21h – Entrée libre

Les Réserves, 43 rue de la Commune de Paris, 93230 Romainville

Du mercredi au samedi de 14h à 19h, fermé les jours fériés – Entrée libre

Frac Île-de-France : fraciledefrance.com