Les coups de cœur de la Rédaction au Festival Off d’Avignon 2025

Comme chaque mois de juillet, le festival d’Avignon a vibré au rythme d’une programmation foisonnante. Entre découvertes saisissantes, mises en scène audacieuses et classiques revisités, la rédaction d’It Art Bag vous partage ses coups de cœur du Off 2025.

Incendiesthéâtre du Collège de la Salle – Par le collectif 1-110

Huit jeunes comédiens redonnent vie à l’une des œuvres les plus bouleversantes et emblématiques du théâtre contemporain. Véritable pilier du répertoire dramatique du XXIe siècle, Incendies résonne toujours avec autant de force.

En 2009, Wajdi Mouawad, alors artiste associé du Festival d’Avignon, avait présenté cette pièce magistrale dans la Cour dHonneur du Palais des Papes. En 2025, Incendies renaît au Théâtre du Collège de La Salle, porté par une troupe vibrante et engagée, composée de comédiens issus de l’ATEA Sup – la formation théâtrale supérieure de l’Atelier Théâtre de l’École alsacienne.

L’histoire est bien connue : à la mort de leur mère, Jeanne et Simon se voient confier une mission étrange et déroutante. Ils doivent remettre une lettre à leur père, qu’ils pensaient mort, et une autre à un frère dont ils ignoraient l’existence. Commence alors un voyage initiatique, un plongeon dans le passé de leur mère, au cœur d’un pays dévasté par la guerre. Sur leur chemin ils seront confrontés à des vérités enfouies, des secrets de famille et une quête identitaire poignante.

La mise en scène, sobre et inventive, se distingue par une belle unité de jeu : les comédiens ne quittent jamais le plateau. Le décor est minimaliste : six chaises, un portant, un cercle rouge et un tableau noir, qui marque les multiples chapitres de cette fresque. Cela laisse toute la place au texte, au corps, à la parole, qui nous tient en haleine pendant plus de 2h.

Le Collectif 1-110 affiche clairement son ambition : faire résonner les grandes voix du théâtre contemporain dans un esprit de troupe et de partage. Et le pari est brillamment tenu. Cette version d’Incendies frappe par sa sincérité, sa rigueur et l’énergie contagieuse de ses interprètes.

Texte de Wajdi Mouawad ; Mise en scène de Lucas Hérault et Alexis Roque ; Avec Clara Audoli, Lou Delpech, Elio Gaudé, Natasha Kingston, Marie-des-Fleurs Lanneau, Gabriel Peyrache, Matteo Riou et Eulalie Uguen

À la barre – Compagnie du P’tit Ballon (en co-production avec le CDN de Normandie-Rouen)

Dans l’enceinte même du tribunal judiciaire d’Avignon, là où s’est tenu quelques mois plus tôt le très médiatisé procès des viols de Mazan, le théâtre s’invite au cœur de l’institution judiciaire. La salle Voltaire – celle-là même qui a accueilli les débats lors de ce procès – devient le lieu d’une représentation bouleversante. En jouant À la barre dans un espace aussi chargé de sens, la compagnie du Ptit Ballon interroge notre rapport à la justice, à la vérité, et aux violences de genre.

Le texte de Ronan Chéneau explore les violences faites aux femmes à travers le filtre du système judiciaire français. Féminicides, harcèlement, viols, violences conjugales : autant de réalités que la pièce ne se contente pas d’évoquer, mais rejoue en créant de véritables affaires. Les scènes s’enchaînent, mêlant témoignages incarnés et données chiffrées, dans une mise en forme percutante – parfois vertigineuse – du traitement judiciaire de ces violences.

Le parti pris scénographique est fort : pas de musique, peu d’accessoires. Seules les robes d’avocats comme costumes, enfilées et ôtées au fil des rôles. Greffiers, juges, avocats, victimes ou accusés : les cinq comédiens se passent les rôles avec fluidité dans une chorégraphie millimétrée. Cette dynamique illustre une idée essentielle : ici, ce n’est pas une affaire d’individus mais bien de système. Et ce système, À la barre le nomme enfin : le patriarcat.

Le public, lui, n’est pas spectateur passif. Il est installé là où il le serait en cas d’audience réelle : à sa place légitime de citoyen. Aucun quatrième mur, aucune distanciation : la frontalité est totale. Le dispositif est pensé pour provoquer une prise de conscience collective sur ce que nous acceptons, tolérons, laissons faire ainsi que sur ce qu’il nous appartient de transformer.

En bref : À la barre n’est pas seulement un spectacle : c’est une expérience. En plaçant la fiction dans le lieu-même où se juge le réel, en donnant voix à celles qu’on entend trop peu, cette pièce fait acte. Essentielle, percutante, salutaire.

Texte de Ronan Chéneau ; Mise en scène de Steeve Brunet ; Avec Steeve Brunet, Marion Casabianca, Anne Cosmao, Valérie Diome et Adrien Vada

Emma Bojan – Attends-moi j’arrive

Le Festival d’Avignon, c’est aussi l’occasion de découvrir la nouvelle génération du stand-up. Cette année, nous avons eu un coup de coeur pour Emma Bojan, dans son premier spectacle d’humour Attends-moi j’arrive.

Sur scène, Emma Bojan revient sur ses pires castings, ses ratés, ses doutes, mais aussi sur sa famille, ses premières fois, ses amours et surtout sur le passage à l’âge adulte. Derrière les rires, on sent poindre une réelle sincérité. Le propos est personnel, mais jamais nombriliste : elle parle d’elle pour mieux parler de nous.

Le spectacle est rythmé, généreux, souvent tendre, parfois un peu mélancolique, et toujours porté par une belle énergie. Emma alterne entre moments de pure vanne, anecdotes émouvantes, apartés chantés (oui, elle chante !), dansés (oui, elle danse aussi !), et dialogues spontanés avec le public. Une palette d’interprétation impressionnante pour une artiste de seulement 23 ans.

Son style est singulier, rafraîchissant. Elle occupe le plateau avec l’assurance d’une comédienne aguerrie, sans jamais forcer le trait. Il y a quelque chose de très authentique dans sa présence : un mélange de vulnérabilité assumée et de maîtrise déjà très prometteuse.

Emma Bojan est sans doute l’une des étoiles montantes du stand-up français. On l’a découverte ici, on la retrouvera bientôt ailleurs : le spectacle sera repris à la rentrée au Théâtre des Mathurins à Paris (de septembre à décembre, les vendredis à 21h), et en tournée en France.

Un premier spectacle très réussi, et une artiste à suivre de très près !

Texte d’Emma Bojan et Etienne Lautrette ; Avec Emma Bojan

Le dernier cèdre du Liban – théâtre des Béliers Avignon

À 17 ans, Eva vit dans un centre éducatif fermé. Adolescente en colère, elle ne sait presque rien de son passé, si ce n’est qu’elle a été abandonnée à la naissance. Jusqu’au jour où un notaire lui remet un étrange héritage : un dictaphone et une boite remplie de cassettes. Dessus : la voix de sa mère, Anna Duval, journaliste de guerre disparue. Pendant plus d’une heure, Eva va peu à peu reconstituer un passé qui lui échappe, et découvrir une femme qui a traversé les plus grands conflits du XXe siècle, de la guerre du Liban à la chute du mur de Berlin.

À travers cette quête intime et bouleversante, Le dernier cèdre du Liban explore les liens entre mémoire familiale et mémoire collective, transmission et quête de soi. Loin de se limiter à un récit de filiation, la pièce raconte aussi l’émancipation d’une jeune fille – excellemment interprétée par Maelis Adalle – en pleine construction, qui apprend à apprivoiser sa colère, à faire confiance, à trouver sa voix.

La mise en scène, d’une grande sobriété, permet à l’histoire de se déployer sans artifices. Pas de décors spectaculaires : ce sont les lumières qui dessinent les lieux et nous transportent d’un pays à un autre, d’un temps à un autre. Les changements de personnages se font à vue, par de simples accessoires, sans jamais rompre le fil du récit ni perdre le spectateur. C’est fluide, intelligent et parfaitement lisible.

Le dernier cèdre du Liban est un hommage vibrant au métier de journaliste, à ceux qui prennent le risque de témoigner, d’archiver la douleur du monde. Mais c’est surtout une pièce profondément humaine, où l’histoire intime vient éclairer la grande Histoire.

Le spectacle sera repris à Paris, au Théâtre de l’Oeuvre, à partir du 11 septembre 2025. Une pièce à ne pas manquer.

Texte d’Aïda Asgharzadeh ; Mise en scène de Nikola Carton ; Avec Maelis Adalle, Azeddine Benamara et Magali Genoud

Bérénicethéâtre du Balcon – Par le collectif Nuit Orange

Après huit jours de deuil causés par la mort de l’empereur Vespasien, son fils Titus est couronné à Rome. Mais comment concilier son amour pour Bérénice, reine de Palestine, avec les exigences du pouvoir et l’hostilité du peuple romain ?

Le Collectif Nuit Orange revisite ce classique de Racine pour interroger la xénophobie, les rapports de pouvoir et la place de l’autre. Le français et l’arabe littéraire s’y entremêlent, tissant une poésie hybride et puissante, véritable passerelle entre deux cultures.

L’un des choix les plus audacieux de cette mise en scène réside dans l’usage bilingue du texte : près de la moitié de la pièce est jouée en arabe littéraire, avec surtitrage en français. Ce parti pris artistique fort offre une résonance nouvelle à la langue de Racine, tout en instaurant un dialogue profond entre les cultures. L’alternance des deux langues ne nuit en rien à la clarté du récit ; au contraire, elle en amplifie la portée, l’émotion et la dimension politique. Entendre Bérénice s’exprimer en arabe, c’est aussi réaffirmer l’universalité de cette tragédie et redonner toute sa place à l’altérité dans le théâtre classique.

La mise en scène privilégie un décor minimaliste. Ce sont les lumières qui délimitent les espaces, intensifient les enjeux et créent des climats. Les costumes combinent quant à eux, le monde antique et une esthétique contemporaine, pour un effet visuel très fort.

Les six comédiens incarnent les personnages de Racine avec une intensité remarquable. Leurs voix, l’émotion qui les traverse et la précision de leur jeu font de cette version un moment de théâtre immersif dans lequel nous sommes transportés.

Ce Bérénice revisité avec audace, parle à notre époque, aux questions – plus qu’actuelles – d’identités et de frontières. Une relecture intelligente et profondément actuelle d’un texte intemporel.

Texte de Jean Racine ; Mise en scène de Marie Benati ; Avec Sanae Assif, Ghina Daou, Edouard Dossetto, Leslie Gruel, Adam Karoutchi et Majd Mastoura.

Si certaines de ses pièces ont déjà des dates programmées, pour les autres, restez à l’affût !

Carla Boyer

https://www.festivaloffavignon.com/