Jean-Philippe Pernot, une œuvre entre livre-mémoire et exposition au cœur de la conscience contemporaine
Avec Les Ombres de l’Atome (原子の影), Jean-Philippe Pernot déploie un projet artistique d’une rare densité, à la fois livre d’artiste, travail plastique et installation muséale. Conçu comme un mémorial sensible consacré aux victimes des bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki, l’ensemble se situe à la croisée de l’histoire, de la poésie et de l’art contemporain, interrogeant frontalement notre rapport à la mémoire, à l’oubli et à la responsabilité collective.
Loin de toute représentation spectaculaire de la catastrophe, Pernot choisit une voie plus radicale : celle de l’ombre. « Ne pas réveiller les morts, mais laisser leurs ombres planer ». Cette phrase pourrait résumer l’éthique profonde du projet, qui refuse l’illustration directe du désastre pour travailler au contraire sur ses absences, ses silences et ses persistances.
Une mémoire reconstruite face à l’anéantissement des traces
Au cœur du livre, l’artiste recompose des familles fictives à partir de photographies anonymes datant de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. Ces images anonymes, glanées au fil des recherches, deviennent les supports d’une mémoire incarnée non pas des personnes réelles, mais de la sensation même de leur existence. Ce que Pernot ressuscite, ce n’est pas l’identité, mais la présence perdue.
Les procédés plastiques employés — effacements, superpositions, oxydations, altérations de la matière — traduisent cette disparition progressive. Les visages semblent se dissoudre, les corps se fragmenter, comme soumis à une irradiation lente. Tirages sur bois de tilleul dégradé, sur feuilles d’or, d’argent ou de platine, palimpsestes photographiques et masques inspirés du théâtre Nô composent un langage visuel où la matière devient mémoire.
Tout au long de l’ouvrage, textes poétiques, citations philosophiques, témoignages et références historiques dialoguent avec les images. Les poèmes – en français et en japonais – ne cherchent ni la consolation ni l’esthétisation de l’horreur. Ils fonctionnent comme des nappes sonores, des rémanences verbales qui prolongent le choc visuel.

Une exposition au Centre Mondial de la Paix : prolonger le livre dans l’espace
Ce travail trouve un prolongement majeur dans l’exposition Les Ombres de l’Atome présentée au Centre Mondial de la Paix, des Libertés et des Droits de l’Homme, à Verdun. Le choix de ce lieu n’est pas anodin : installé dans l’ancien palais épiscopal, au cœur d’une ville marquée par l’histoire des conflits, le Centre inscrit l’exposition dans une continuité mémorielle et politique forte.

Pensée comme une installation immersive, l’exposition transpose le livre dans l’espace. Le visiteur circule parmi des séries de tirages photographiques sur panneaux de bois dorés à l’or fin, des œuvres sur feuilles précieuses et des masques évoquant les visages brûlés ou figés par la catastrophe. Ici, le regard ne se pose jamais confortablement : il est constamment mis en tension entre la beauté formelle des œuvres et la violence sourde de ce qu’elles suggèrent.













L’exposition prolonge le livre en donnant corps à ses silences, en matérialisant les absences et en confrontant physiquement le spectateur à cette mémoire fragmentée.
Enjeux visuels et mémoriels
L’un des enjeux majeurs de Les Ombres de l’Atome, tant dans le livre que dans l’exposition, réside dans le refus de la saturation iconographique. L’artiste rappelle que seuls cinq clichés furent pris à Hiroshima le 6 août 1945, tant la violence de la scène paralysait même l’acte photographique. À partir de ce manque originel d’images, Pernot construit une œuvre qui ne prétend pas combler le vide, mais le rendre perceptible.
Les ombres, les effacements et les matières altérées deviennent ainsi des formes de résistance à l’oubli. Elles interrogent notre époque, où la menace nucléaire demeure latente, et où la mémoire des catastrophes tend à se diluer dans l’abstraction des chiffres et des discours.
Une dimension éducative et commémorative
Présentée au Centre Mondial de la Paix, l’exposition s’inscrit également dans une dimension éducative et citoyenne. Elle dialogue avec les missions du lieu : transmission de l’histoire, réflexion sur la paix, sensibilisation aux droits humains et aux conséquences des violences de masse. Par son caractère non didactique mais profondément sensible, Les Ombres de l’Atome offre un outil précieux pour accompagner des actions pédagogiques, des rencontres, ou des temps de commémoration.
L’œuvre agit comme un espace de réflexion partagée, notamment à destination des jeunes générations, appelées à hériter d’un monde où l’arme nucléaire reste une réalité politique.
Une œuvre nécessaire
Livre-objet rare, exposition immersive exigeante, Les Ombres de l’Atome s’impose comme une œuvre-phare de notre temps. Jean-Philippe Pernot y affirme une position claire : la mémoire n’est pas un héritage passif, mais un engagement. En laissant planer les ombres plutôt qu’en les dissipant, il nous rappelle que certaines blessures ne doivent jamais se refermer complètement, sous peine de se répéter.
Véronique Spahis
Du 1er décembre du 12 janvier au 30 avril 2026
Centre Mondial de la Paix, Place Monseigneur Ginisty, 55100 Verdun
site de Jean-Philippe Pernot : https://www.jpartlife.com/
