Lumières françaises, de la cour de Versailles à Agen : un siècle en mouvement

Avec l’exposition Lumières françaises, de la cour de Versailles à Agen, l’église des Jacobins devient le théâtre d’un vaste récit historique consacré au XVIIIᵉ siècle, à ses bouleversements et à ses circulations. Loin d’une vision strictement parisienne des Lumières, le projet propose de comprendre comment un territoire de province, l’Agenais, s’est trouvé profondément transformé par les échanges politiques, artistiques et intellectuels nés à la cour de Versailles.

Cette exposition d’envergure, labellisée d’intérêt national, s’inscrit dans la continuité des grandes manifestations historiques portées par le musée des Beaux-Arts d’Agen.

Des prêts prestigieux en provenance de grandes institutions telles que le château de Versailles, le musée du Louvre ou encore la Bibliothèque nationale de France viennent compléter le fonds du musée d’Agen. Plus de 270 œuvres, dont une part importante restaurée pour l’occasion, sont présentées au sein d’une scénographie immersive qui permet de se plonger dans la vie à la cour et le siècle des Lumières !

Installée dans l’église des Jacobins, monument chargé d’histoire, l’exposition bénéficie d’un écrin architectural propice à une scénographie immersive. Jeux de lumière, parcours thématiques et dispositifs pédagogiques invitent le visiteur à passer de la cour de Versailles aux salons agenais, des fastes aristocratiques aux débats intellectuels.

L’Agenais au XVIIIᵉ siècle : un terreau favorable aux Lumières

Au XVIIIᵉ siècle, l’Agenais connaît une phase de prospérité sans précédent. Sa situation géographique, au carrefour des échanges entre Toulouse, Bordeaux et l’Atlantique, favorise le développement du commerce, de l’agriculture et des productions industrielles. Les voies fluviales, notamment la Garonne, ouvrent le territoire à des réseaux économiques et culturels élargis.

Cette dynamique matérielle s’accompagne d’un véritable bouillonnement intellectuel. Héritier de la Renaissance humaniste et proche du berceau familial de Montesquieu, le territoire voit émerger des cercles érudits, des inventeurs et des amateurs éclairés. La fondation, en 1776, de la Société académique d’Agen en est l’un des symboles les plus forts : elle témoigne de l’ancrage local des idées nouvelles fondées sur la raison, l’observation et le débat.

Le duc d’Aiguillon, passeur entre Versailles et la province

Le fil conducteur de l’exposition est la figure d’Emmanuel-Armand de Vignerot, duc d’Aiguillon. Issu d’une grande famille liée au pouvoir royal, ministre et proche du souverain, il incarne les réseaux de la haute aristocratie versaillaise. Son exil sur ses terres agenaises, en 1775, marque un tournant décisif pour la région.

Avec lui, une part de l’art de vivre de la cour s’installe en Agenais : goût pour les arts, mécénat, sociabilité mondaine, projets d’embellissement urbain. Le château d’Aiguillon devient un pôle culturel majeur, doté notamment d’un théâtre et enrichi d’une importante collection de peintures et d’objets décoratifs. Cette collection, saisie à la Révolution, constitue aujourd’hui l’un des ensembles les plus remarquables du musée des Beaux-Arts d’Agen.

L’exposition redonne toute sa cohérence à cet ensemble, en replaçant les œuvres dans leur contexte historique et social, et en montrant comment elles dialoguent avec les transformations du territoire.

Un partenariat essentiel avec le château de Versailles

Le partenariat avec le château de Versailles trouve ici toute sa légitimité. Versailles n’est pas seulement un symbole du pouvoir monarchique : c’est aussi le lieu où se cristallisent les réseaux politiques, artistiques et familiaux qui irriguent ensuite la province. La famille des ducs d’Aiguillon y est profondément liée, tant par ses fonctions officielles que par ses relations personnelles.

Les collections versaillaises conservent de nombreuses œuvres en lien direct avec ces figures : portraits de ministres, sculptures emblématiques du pouvoir royal, images de la cour à son apogée. Leur présence à Agen permet de restituer les deux versants d’une même histoire : celle de la vie à la cour et celle de sa diffusion hors de Paris.

Ce partenariat se traduit également par un apport scientifique majeur. L’expertise de spécialistes du château de Versailles et de son centre de recherche permet d’inscrire l’exposition dans une réflexion plus large sur les réseaux de pouvoir, les mécanismes du mécénat et la circulation des modèles culturels au XVIIIᵉ siècle. L’exposition devient ainsi un véritable dialogue entre centre et périphérie, entre résidence royale et territoire provincial.

Pouvoir, art de vivre et diffusion des idées

Le parcours est structuré autour de grandes thématiques : les formes du pouvoir politique, religieux et économique ; l’art de vivre hérité de Versailles ; le mécénat artistique ; l’architecture et l’urbanisme du XVIIIᵉ siècle ; enfin, la diffusion des idées des Lumières.

L’exposition montre comment les modèles architecturaux et urbains du siècle ont contribué à façonner durablement l’identité du bâti agenais, et comment les élites locales se sont approprié les valeurs nouvelles fondées sur le progrès et la raison.

Œuvres phares et restauration du patrimoine

Parmi les œuvres majeures figure le portrait de Madame Du Barry représentée en Flore, peint par François-Hubert Drouais au début des années 1770. Cette toile, devenue emblématique du portrait féminin de la fin de l’Ancien Régime, conjugue élégance, symbolisme mythologique et raffinement chromatique. Au-delà de la représentation de la favorite royale, l’œuvre évoque le cercle intime du pouvoir et les liens personnels qui unissaient Madame Du Barry au duc d’Aiguillon, dont elle partagea l’exil après la mort de Louis XV.

Les collections du musée des Beaux-Arts d’Agen permettent également de découvrir plusieurs portraits de la famille d’Aiguillon, dont celui d’Emmanuel-Armand, duc d’Aiguillon, figure centrale de l’exposition. Ces images officielles, issues de l’entourage artistique de la cour, témoignent de la construction visuelle du pouvoir aristocratique et de l’importance du portrait comme outil de représentation sociale.

Les arts décoratifs occupent une place essentielle dans le parcours, notamment avec un ensemble de porcelaines de la Compagnie des Indes aux armes du duc d’Aiguillon, réalisé dans les ateliers chinois au milieu du XVIIIᵉ siècle. Ces pièces illustrent l’ouverture du monde aristocratique aux échanges internationaux et le goût pour les productions extrême-orientales, adaptées aux codes héraldiques européens. Leur présence permet d’aborder les liens entre commerce maritime, prestige social et culture matérielle.

Le dialogue entre cour et province est également incarné par des vues architecturales et paysagères, telles que les gouaches d’Henri-Joseph Van Blarenberghe représentant des châteaux et domaines aristocratiques. Ces œuvres, à la fois descriptives et sensibles, traduisent l’importance accordée aux résidences de plaisance et à l’aménagement du territoire au XVIIIᵉ siècle.

La sculpture est représentée par des œuvres emblématiques du pouvoir et de l’héritage classique, à l’image du buste antique d’Alexandre le Grand, longtemps associé aux collections de la famille d’Aiguillon avant d’intégrer les collections royales. Ce chef-d’œuvre permet d’évoquer la fascination du XVIIIᵉ siècle pour l’Antiquité et la manière dont les figures antiques servent de modèles politiques et moraux.

Le parcours s’ouvre aussi à la sphère intellectuelle et scientifique avec des portraits d’hommes de savoir, comme celui du comte de Lacépède, naturaliste et homme politique originaire de l’Agenais. Représenté dans un cadre intime, ce portrait illustre l’évolution de l’image de l’élite éclairée, désormais associée au travail intellectuel, à l’observation et à la transmission du savoir.

Enfin, des peintures de paysage et de scènes maritimes, telles que les œuvres de Jacques-Auguste Volaire ou de Charles de La Fosse, complètent ce panorama en rappelant l’importance de la nature, du voyage et des échanges dans l’imaginaire du XVIIIᵉ siècle.

Un héritage toujours vivant

En reliant Versailles à Agen, Lumières françaises propose une lecture incarnée du XVIIIᵉ siècle : celle d’un monde où les idées circulent, où les territoires dialoguent, et où la province joue un rôle actif dans la construction de la modernité. L’exposition rappelle que les Lumières ne sont pas seulement un héritage intellectuel, mais aussi une transformation concrète des paysages, des pratiques culturelles et des formes de sociabilité.

Avant de quitter ce magnifique lieu, un petit clin d’œil à la spécialité d’Agen : une jolie boîte de pruneaux d’Agen fourrés à la crème de pruneaux aux couleurs de l’exposition. Un souvenir gourmand (et un pur délice) !

Pensée pour être accessible à tous les publics, l’exposition s’accompagne d’un riche programme de visites, de conférences, d’ateliers et d’événements, prolongeant la découverte bien au-delà des salles d’exposition.

Véronique Spahis

Du 5 décembre 2025 au 8 mars 2026

Église des Jacobins, Rue Richard Cœur de Lion 47000 Agen

Tous les jours de 11h à 19h. Nocturnes jusqu’à 21h les jeudis.

https://www.musee-agen.fr/