On ouvre 7, Middagh Street, Brooklyn avec l’idée de plonger dans un livre d’histoire littéraire ; on se retrouve rapidement dans une maison pleine de voix, de désirs contrariés et d’élans créatifs. Sherill Tippins raconte un lieu bien réel — une demeure de Brooklyn Heights — qui, au début des années 1940, devient un refuge improbable pour des artistes déracinés par la guerre.

Dans cette maison surnommée la February House, se croisent poètes, romanciers et musiciens, tous plus ou moins célèbres, tous plus ou moins perdus. On y rencontre W. H. Auden, figure déjà consacrée mais intérieurement instable, Carson McCullers, jeune et vulnérable, ou encore Gypsy Rose Lee, flamboyante et libre. À leurs côtés, Benjamin Britten et Peter Pears tentent de créer tout en vivant l’exil.
Ce qui rend le livre si attachant, c’est l’absence de légende dorée. Tippins montre des artistes dans leur quotidien : fatigués, brillants, parfois mesquins. La cohabitation est tantôt stimulante, tantôt étouffante. La création apparaît alors non comme un geste héroïque, mais comme une activité fragile, dépendante des autres et du contexte historique.
Sherill Tippins est journaliste et critique culturelle américaine. L’autrice s’est fait connaître pour ses récits hybrides, à la frontière du documentaire et de la littérature. 7, Middagh Street, Brooklyn (February House) paraît d’abord aux États-Unis en 2016, où il est salué pour sa finesse et sa rigueur. La traduction française, publiée en 2025 par les éditions Aux Feuillantines, permet enfin au public francophone de découvrir ce texte singulier, à mi-chemin entre enquête historique et récit sensible.
Livre chaleureux sans être nostalgique, érudit sans être intimidant, 7, Middagh Street, Brooklyn se lit comme une invitation à entrer dans une maison trop pleine, et à écouter, un instant, ce que la création doit au désordre du monde.
Julie Goy
7, Middagh Street, Brooklyn (Titre original : February House) deSherill Tippins
Éditions Aux Feuillantines – 424 pages – 24.90€
