Suisse : L’Invention d’une Modernité

Sous l’ombre et la lumière de Ferdinand Hodler

Au tournant du XXe siècle, la Suisse n’est pas seulement le pays des horlogers et des banquiers ; c’est un laboratoire esthétique en pleine ébullition. Le Palais Lumière d’Évian nous invite, jusqu’au 17 mai 2026, à explorer cette période charnière à travers un parcours magistral : « Modernité suisse. L’héritage de Hodler ». Entre dévotion et rébellion, 140 œuvres (et 56 artistes !) nous racontent comment une nation s’est peinte elle-même.

Le Maître du Parallélisme : Un Soleil Incontournable

L’exposition s’ouvre sur un face-à-face saisissant. D’un côté, Ferdinand Hodler, le géant de Berne installé à Genève, celui qui a imposé le « parallélisme » — cette répétition de formes et de lignes censée traduire l’ordre caché de la nature. De l’autre, Albert Schmidt, son « fils spirituel ». Le dialogue entre leurs autoportraits respectifs pose d’emblée le sujet : Hodler n’est pas seulement un peintre, il est un climat. On naît dans son sillage, on grandit sous son influence, et parfois, on finit par s’en extraire pour exister.

Schmidt, l’héritier le plus représenté ici avec vingt toiles, incarne cette fidélité absolue. Ses Laboureurs (1910) répondent à la verticalité des arbres de Hodler, prouvant que la leçon du maître a été apprise par cœur.

Dans la section dédiée à la « Femme symboliste », l’exposition explore une figure quasi mystique : l’héroïne spirituelle incarnant l’union originelle entre l’humanité et la nature. À travers 19 œuvres majeures, des artistes comme Ferdinand Hodler, Cuno Amiet ou John Torcapel célèbrent une féminité sacralisée, souvent représentée dans des formats monumentaux qui imposent le recueillement. Le clou de cette section réside dans le face-à-face entre deux joyaux de plus de deux mètres de large : Heures Saintes (1911) de Hodler, où les postures rythmées des modèles illustrent sa quête d’harmonie universelle, et Richesse du soir (1899) de Cuno Amiet. Ces toiles transforment le corps féminin en un réceptacle de lumière et de symboles, loin du portrait mondain, pour atteindre une dimension décorative et philosophique propre à la modernité helvétique du tournant du siècle.

De la Verticalité du Bûcheron à la Fragilité du Trépas

Le parcours nous emmène ensuite vers le cœur battant de l’identité suisse : le labeur. Le Palais Lumière a réussi l’exploit de faire venir du Musée d’Orsay le célèbre Bûcheron (1910). Monumentale, la toile impose sa force physique. La courbe du bras armé d’une cognée est devenue l’image d’Epinal d’une Suisse robuste. Cette « virilité » helvétique se retrouve chez les Scieurs de long d’Edouard Vallet, dont le trait à l’eau-forte souligne la tension des muscles et la répétition du geste.

Mais la modernité suisse ne se limite pas à la célébration de la force. Elle s’aventure dans l’intime, voire le clinique. La section « Maladie, mort » est l’une des plus bouleversantes. Hodler y a ouvert une voie vertigineuse en peignant l’agonie de sa maîtresse, Valentine Godé-Darel. Cette audace de regarder la mort en face infuse chez ses successeurs : Johann Robert Schürch et Cuno Amiet portraiturent Hodler lui-même sur son lit de mort, transformant le départ du maître en un ultime acte de création.

Portrait, autoportrait

Dans cette section, le visiteur découvre comment Ferdinand Hodler a imposé un modèle de représentation frontal et symétrique, une posture presque hiératique que ses héritiers ont fidèlement adoptée. Cependant, l’exposition révèle une facette plus humaine du maître bernois : au fil du temps, il imagine des poses moins solennelles, se rendant plus accessible et intime. Outre les peintures, cette partie s’enrichit de supports variés comme une gravure sur bois d’Emil Orlik ou un bronze sculpté par Charles Reussner, offrant une vision multidimensionnelle du visage de l’artiste. Le portrait devient ici un terrain d’exercice où la psychologie du modèle rencontre la rigueur de la ligne, comme en témoigne le saisissant Portrait d’une jeune femme rousse de Max Alfred Buri.

Arbres

Pour Hodler, l’arbre n’est pas un simple élément de décor, mais un vecteur de sa philosophie paralléliste. La section présente deux typologies distinctes : la « perspective d’arbres », où les troncs bordent une route plongeant dans l’horizon, et l’arbre solitaire, planté en contre-plongée au sommet d’une colline dépouillée. Ce face-à-face entre les œuvres de Hodler et celles d’artistes comme Alexandre Mairet, Albert Trachsel ou Casimir Reymond montre comment le végétal sert à exprimer l’architecture de l’esprit. L’arbre y est traité comme un individu, une sentinelle verticale qui fait le pont entre la terre et le ciel, résumant à lui seul la quête d’harmonie universelle du peintre.

La Montagne comme Cathédrale, le Lac comme Miroir

Véritable ferment de l’identité nationale, la montagne occupe une place royale avec quinze peintures célébrant ces « géantes » de pierre. Hodler et ses contemporains ont compris très tôt la puissance symbolique des sommets, capables de fédérer une Suisse aux identités multiples. L’exposition souligne habilement les liens transfrontaliers en présentant des vues de sommets de la Haute-Savoie, tels que le Salève ou la Pointe d’Andey, peints par Hodler, Albert Schmidt ou John Torcapel.

Les paysages lacustres, entre solides et liquides, offrent une respiration plus douce. La Vue du Jura et du Léman depuis Cologny d’Alexandre Perrier montre l’influence du divisionnisme : l’eau n’est plus une surface plane, mais une vibration de lumière composée de mille points colorés. On y croise aussi le regard de Marcel Victor D’Éternod, dont la Vue du Léman (1919) capture cette atmosphère suspendue, propre aux rivages lémaniques.

Les Divergents : L’Émancipation et l’Éclatement des Styles

Cette ultime section de l’exposition agit comme un feu d’artifice stylistique. Elle réunit les artistes qui, tout en ayant côtoyé l’aura de Hodler, ont choisi de s’en détourner pour embrasser les révolutions esthétiques venues d’Europe, notamment de France et d’Allemagne. Le parcours se décline ici en six chapitres qui illustrent la fin d’une hégémonie et la naissance d’un pluralisme moderne.

– Le Groupe du Falot et l’influence française : Mené par des artistes genevois, ce groupe a opéré une véritable rupture en substituant au modèle de Hodler celui du fauvisme et de la peinture de Cézanne. On y découvre une recherche de la couleur pure et une liberté de touche qui s’opposent à la rigueur du parallélisme.

– Le Cubo-futurisme et l’Avant-garde : L’œuvre phare de cette section est sans doute Dans la chapelle (1912) d’Alice Bailly. Installée à Paris avant d’être contrainte de rentrer en Suisse au début de la Grande Guerre, elle fragmente la réalité et insuffle un dynamisme inédit à la toile, loin des figures statiques du maître bernois.

L’Expressionnisme et le Divisionnisme : Des peintres comme Ludwig Kirchner, installé à Davos, apportent une tension psychologique et des couleurs fauves. Parallèlement, Oskar Lüthy et Alexandre Perrier explorent le divisionnisme (ou pointillisme), où la lumière est décomposée en une multitude de points vibrants, créant une atmosphère presque onirique, comme dans le monumental Requiem dans les Alpes.

– La « Réalité crue » : À l’opposé du symbolisme lyrique de Hodler, des artistes comme Félix Vallotton (avec sa célèbre Baigneuse) ou François Barraud imposent un regard froid, précis et sans complaisance. Leurs œuvres, marquées par des lignes nettes et une lumière crue, annoncent déjà la « Nouvelle Objectivité« .

En montrant ces ruptures, l’exposition prouve que l’héritage de Hodler n’a pas été un carcan, mais un socle sur lequel la modernité suisse a pu s’appuyer pour mieux s’élancer vers de nouveaux horizons.

Une Scénographie de l’Immersion

La réussite de l’événement tient aussi à sa mise en scène. La scénographe Julia Dessirier a conçu chaque salle comme un accord chromatique : des teintes lumineuses répondent à des tons plus graves, créant une fluidité qui évite l’ennui des rétrospectives classiques. Les interludes vidéo, notamment ceux produits par le Musée d’Orsay, permettent de « digérer » l’intensité des œuvres avant de poursuivre.

L’exposition « Modernité suisse. L’héritage de Hodler » au Palais Lumière d’Évian est portée par un duo de commissaires qui partagent une expertise pointue de la scène artistique helvétique : Pierre Alain Crettenand : Historien de l’art et expert du marché de l’art, il a dirigé de nombreuses monographies consacrées à la peinture suisse. Son approche permet de situer Hodler non seulement comme un créateur, mais comme un véritable pilier institutionnel et économique de l’art de son temps et Christophe Flubacher : Historien de l’art, professeur et conférencier, il est un spécialiste reconnu de la peinture suisse, sur laquelle il a publié de nombreux ouvrages de référence. Il a notamment occupé le poste de directeur scientifique de la Fondation Pierre Arnaud (Valais).

Pour compléter cette équipe scientifique, ils sont accompagnés de William Saadé, conservateur en chef honoraire du patrimoine et conseiller artistique du Palais Lumière, qui assure la cohérence du projet au sein de l’institution évianaise.

L’exposition « Modernité suisse. L’héritage de Hodler » réussit un pari audacieux : celui de transformer une leçon d’histoire de l’art en une expérience sensorielle vibrante. Le Palais Lumière ne se contente pas de rendre hommage à Ferdinand Hodler ; il redonne vie à une époque où la peinture était le terrain d’une quête d’identité nationale, mais aussi celui d’une soif de liberté absolue.

Du parallélisme solennel du maître aux éclats colorés des « Divergents », le visiteur parcourt quarante ans de création qui oscillent entre la force des racines alpestres et l’appel du large des avant-gardes. On ressort de ce parcours avec la sensation d’avoir percé le mystère de l’âme helvétique : une alliance unique entre la rigueur de l’ordre et la fureur de l’expérimentation.

Une exposition nécessaire, poignante et lumineuse, à savourer comme un printemps sur les rives du lac.

Véronique Spahis

Du 7 février au 17 mai 2026.

Palais Lumière, Quai Charles-Albert Besson 74500 Évian

Ouvert du mercredi au dimanche 10h-18h, mardi 14h-18h (10h-18h pendant les vacances scolaires) et les jours fériés (fermé le 25 décembre et le 1er janvier).

www.palaislumiere.fr