Tisser l’indicible : la matière insurgée d’Abakanowicz

Au musée Bourdelle, l’exposition Magdalena Abakanowicz – La trame de l’existence révèle avec une belle intensité la puissance créatrice d’une artiste encore trop méconnue du grand public, dont l’influence traverse pourtant tout le XXᵉ siècle. Marquée par l’invasion de la Pologne, la guerre, puis les contraintes du régime communiste, Magdalena Abakanowicz (1930-2017) forge une œuvre où l’organique devient outil de résistance, espace intérieur et refuge métaphysique.

Dès les premières salles, ses expérimentations textiles des années 1960 annoncent une révolution silencieuse. La laine, qu’elle teint elle-même dans des nuances terreuses, la toile de jute, le crin de cheval, deviennent les matériaux d’un langage sculptural inédit. Avec les Abakans, vastes formes suspendues, créatures souples et monumentales, l’artiste brise les distinctions entre tapisserie et sculpture. Ces masses fibreuses, parfois associées à des cordes, semblent jaillir du mur, respirer, frémir : ni abstractions ni figures, mais entités ouvertes, secrètes, comme venues d’un monde marin ou végétal. Leur dimension politique se ressent dans ce refus du cadre, par cette monumentalité, véritable geste de libération dans un contexte d’oppression.

Le parcours souligne la rapidité de l’évolution stylistique d’Abakanowicz. À partir des années 1970, l’artiste se tourne vers la figure humaine, la fragmente, la duplique. Sa série des Dos (1978-1980) s’affirme comme une critique de l’uniformisation du collectif, propre à l’idéologie communiste ambiante : coques identiques mais subtilement différenciées, corps vidés, soumis au moule. Plus tard, les Figures dansantes (1990) prennent forme dans une tension presque rituelle, héritée du butô découvert par l’artiste au Japon. Quant aux Foules (1995-1997), elles déploient l’inquiétude de l’anonymat tout en rappelant que chaque corps, malgré la masse, garde une singularité.

L’exposition évoque également son rapport intime à la nature, notamment dans les Mutants (1994-1996), créatures énigmatiques à l’apparence animale, et dans la série des Mouches (1993), où elle élève un insecte mort au rang de motif monumental, fascinée par les structures du vivant. En contrepoint, ses dessins –lavis, encres noires, fusains – semblent sonder le corps de l’intérieur, évoquant tour à tour cellules, tissus et autres IRM imaginaires.

Le parcours s’achève par la section consacrée à la série des Jeux de guerre (1987-1995), qui se compose de troncs d’arbres mutilés enfermés dans des cercles d’acier, sculptés à la tronçonneuse, à l’exemple de La Pie (1992), présentée dans l’exposition. Ils résonnent avec la blessure familiale – le bras arraché de sa mère en 1943 – et interrogent la violence qui traverse l’histoire humaine et plus largement celle du vivant.

Dense, immersive et indispensable, cette exposition rend justice à une artiste pionnière, dont l’œuvre, faite de fibres, de mémoire et de lutte, n’a jamais cessé de tisser la matière même de l’existence.

Julie Goy

Du 20 novembre 2025 au 12 avril 2026

Musée Bourdelle, 18 Rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris

https://www.bourdelle.paris.fr/visiter/expositions/magdalena-abakanowicz-la-trame-de-lexistence