Au Grand Palais, deux expositions se déploient simultanément, chacune dans sa propre salle, en vis-à-vis, chacune portée par une artiste invitée à investir pleinement l’espace qui lui est confié. D’un côté, Grottesco d’Eva Jospin propose une immersion dense et labyrinthique dans un monde sculpté. De l’autre, D’un seul souffle de Claire Tabouret ouvre les portes d’un projet en devenir, lié à la création de vitraux contemporains destinés à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Deux propositions autonomes, deux titres chargés de sens, réunies par une même exigence de lenteur, de précision et de dialogue avec l’histoire.

Grottesco — Eva Jospin, la salle comme territoire
Dans la salle qu’elle investit, Eva Jospin conçoit Grottesco comme un espace à traverser plutôt qu’un ensemble d’œuvres à contempler frontalement. Le titre, emprunté à l’imaginaire de la grotte et à l’émergence d’un langage ornemental né de la découverte de décors enfouis, annonce un monde où les frontières se brouillent : entre nature et architecture, entre intérieur et extérieur, entre passé et invention.

Les sculptures et installations composent un paysage continu, fait de reliefs, de cavités et de masses végétales ou minérales. Le carton, travaillé par couches, devient une matière dense, presque tellurique. Le parcours impose ses propres règles : avancer, contourner, revenir en arrière. Un point de vue n’en annule jamais un autre ; au contraire, chaque déplacement transforme la perception. Ce qui semblait structure se dissout, ce qui paraissait décoratif devient porteur d’une force archaïque.
Le titre de l’exposition, Grottesco, renvoie à une légende : celle d’un jeune Romain, tombé par hasard dans une cavité oubliée où, sous terre, il découvre de magnifiques fresques. Ce n’est qu’ultérieurement que l’on reconnaîtra en ces vestiges la Domus Aurea de Néron, ensevelie depuis des siècles. À partir de ce palais qui semblait grotte naît le « grotesque » — un style où le végétal, l’architectural et le fantastique s’enlacent dans un imaginaire foisonnant. C’est à ce fil que s’accroche Eva Jospin, pour tisser son propre monde. Depuis une dizaine d’années déjà, la grotte a pris racine dans son travail, s’ajoutant à la forêt, l’habitant, la transformant. Dans ses dessins, ses sculptures et ses installations, on retrouve cette idée de cavité révélée, de profondeur cachée, de formes et de motifs en prolifération.
La forêt, motif récurrent du travail de l’artiste, occupe ici une place centrale. Elle clôt autant qu’elle ouvre, elle attire et repousse. À son contact, l’espace se referme, obligeant le visiteur à modifier sa trajectoire. L’exposition se construit ainsi par retournements successifs, révélant des faces cachées, des correspondances discrètes entre les œuvres. Les bas-reliefs brodés, où le textile se fait volume et architecture, prolongent cette logique de contamination des formes et des techniques.
Grottesco active une mémoire diffuse où chaque œuvre apparaît comme un vestige sans origine précise, une ruine imaginaire qui semble à la fois ancienne et en devenir.












D’un seul souffle — Claire Tabouret, la salle comme atelier
Dans une autre salle du Grand Palais, Claire Tabouret présente D’un seul souffle, une exposition intimement liée à un contexte spécifique. En décembre 2024, Claire Tabouret, en association avec l’atelier Simon-Marq, a été désignée lauréate de la consultation engagée par le ministère de la Culture pour la création de vitraux contemporains pour Notre-Dame de Paris. Depuis cette date, Claire Tabouret s’est attelée à la réalisation de maquettes grandeur nature pour les six baies du bas-côté sud de la nef de Notre-Dame.
Ces maquettes, les esquisses et les fragments d’essais composent un ensemble qui donne accès au travail en train de se faire.
La peinture, ici, est pensée en relation directe avec la lumière. Les couleurs sont vives sans être éclatantes, équilibrées de manière à préserver une clarté diffuse. Le recours à une technique d’impression répétée, mêlant gestes libres et contours plus nets, fragmente l’image avant de la recomposer. Chaque élément participe à une construction d’ensemble, où le rythme et la respiration priment sur la narration.





Deux salles, une même attention au temps
Si Grottesco et D’un seul souffle sont deux expositions distinctes, clairement situées dans deux salles différentes, leur coexistence au Grand Palais révèle une affinité profonde. Toutes deux engagent un rapport exigeant au temps : temps de la marche et de la découverte chez Eva Jospin, temps du travail et de la maturation chez Claire Tabouret. L’une creuse, l’autre laisse passer. L’une densifie la matière, l’autre prépare la lumière.
Véronique Spahis
Du 10 décembre 2025 au 15 mars 2026
Grand Palais, Entrée Clarence Dillon, 1 avenue Winston Churchill, 75008 Paris
du mardi au dimanche de 10h à 19h30, nocturne le vendredi jusqu’à 22h. Fermeture hebdomadaire le lundi.
