Tatouage : 3ème ou 11ème art

Tatouage : 3ème ou 11ème art

La classification officielle des arts attribue le 9ème à la bande dessinée et le 10ème aux arts numériques, incluant les jeux vidéo. Pour la suite, il n’existe pas de consensus, certains pensent que le tatouage mérite le titre de 11ème art, alors que d’autres revendiquent cette position pour l’art culinaire. En fait, le 3ème art correspond parfaitement à la définition, puisque les arts visuels comprennent la peinture, mais aussi le dessin sur textile, la marqueterie et …le dessin sur peau.
Quoi qu’il en soit, avant qu’il ne devienne une mode en France, le tatouage a été un art ancestral, magnifié par plusieurs civilisations comme celles de Polynésie, d’Asie, de Perse et même de l’Égypte ancienne. Les Romains avaient peur des guerriers pictes qui arboraient sur leurs corps des pictogrammes noir et bleu, censés les rendre invincibles.
En Thaïlande, l’origine des tatouages proviendrait des Khmers, mais d’autres l’attribuent à l’Inde ou encore au Bouddhisme. Là encore, le tatouage confère à celui qui le porte des pouvoirs magiques. D’ailleurs lorsque les moines exécutent un tatouage, ils le bénissent afin qu’il apporte protection et puissance. Un vieux Thaïlandais m’explique que si le pays n’a pas été colonisé, c’est grâce aux tatouages que les soldats arboraient qui les ont rendus invincibles, même les balles ne pouvaient les tuer. C’est parfait, car j’ai définitivement besoin d’être protégée.

Le moine qui aimait Manu Chao :

Trouver un tatoueur en Thaïlande est simple, car ils sont pléthore. Mais entre : les anonymes, certains moines qui ne vous laissent pas le choix du motif et ceux qui prétendent avoir été l’élève d’Ajan Noo, le célèbre maître qui a tatoué Angelina Jolie et Cara Delevingne, difficile de s’y retrouver. Il faut prendre son temps, faire confiance à votre intuition, car si magie il y a, elle opère aussi pour les rencontres. C’est à Chiang Rai au nord de la Thaïlande que la devanture d’un tatoueur nous interpelle : une tonnelle, des bancs en bois. Un grand gaillard québécois vient de se faire tatouer. Il nous montre les deux œuvres réalisées en Thaïlande. Aucune comparaison possible, la dernière exécutée ici est superbe de finesse. L’artiste, Noi Coracha se joint à nous. Sur fond sonore latino, il nous explique que Sak Yant est le terme pour désigner ces tatouages sacrés. Sak signifie: frapper, tatouer en thaïlandais. Quant à Yant, il dérive de Yantra : un dessin géométrique, servant de support à la méditation. Il nous conte le pouvoir spirituel de ces dessins qui, plus ils sont proches de la tête, plus ils acquièrent de puissance. Il nous relate son initiation au monastère, nous parle de son maître qui lui a enseigné à fabriquer, lui-même, son encre, élément indispensable à la sacralisation du rituel. Pour ce faire, il mélange différentes plantes, fleurs, qu’il cueille lors de jours spécifiques, en accord avec le calendrier bouddhiste.

À ce moment-là, j’entends « Me gusta tu » et je m’exclame : « C’est un chanteur français ! ». Noi Coracha me répond j’adore « Manu Tcho ». Je n’imaginais pas que dans une petite ville perdue du nord, l’on pouvait connaître Manu Chao et encore moins que l’on puisse être fan. Lola, ma compagne de voyage qui souhaite un tatouage me glisse : « plus besoin de chercher, c’est lui !».
Nous parcourons les planches présentant les différents Sak Yant. Je m’attarde sur la représentation des deux tigres, mais je trouve le dessin trop grand. Noi Coracha me présente d’autres esquisses, sur le même thème. Il m’explique que ce Sak Yant dénommé Yant Suea apporte les qualités de l’animal : la force, le courage et l’ignorance de la peur. Il est aussi réputé pour chasser les mauvais esprits. Mon choix est arrêté.
Lola choisit le Yant Look Takror qui est l’un des tatouages préférés des combattants comme les boxeurs thaïs. L’image symbolise l’amulette ronde en rotin nommée « Luang Por Sud » qui incarne la dureté et l’impénétrabilité. La géométrie sacrée du dessin en fait un support de méditation qui doit conduire à la sagesse.
Le tatoueur nous demande respectivement nos dates de naissance afin de les inclure dans notre Sak Yant. Il nous précise qu’il préfère tatouer avec une machine, car l’hygiène y est plus rigoureuse et les traits plus fins qu’au bambou.
Une fois l’œuvre réalisée, il la consacrera avec des prières. Il nous remet un petit flacon d’huile pour faciliter la cicatrisation, nous donne les recommandations nécessaires et nous souhaite une belle vie.  Chaque tatouage a duré une heure et nous a coûté 2000 baths, ce qui équivaut à 50 €, un prix fort raisonnable pour une protection ad vitam æternam
Difficile de savoir si notre tatouage nous protège, mais outre son esthétisme, il est le souvenir d’un superbe voyage au pays du sourire et d’une rencontre improbable avec un ex moine, touchant de gentillesse et de douceur.

Barbara Ates Villaudy

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