Un besoin irrationnel de créer : Pablo Picasso, Dalí, Miró, ces artistes aux Destins Croisés

Leurs destins se croisent à mesure que leurs œuvres se singularisent. A Arlon (Belgique), Le Palais tente d’ordonner ce qui ne s’ordonne pas : le parcours d’artistes dont la soif de création est inextinguible. Dans Pablo Picasso, destins croisés, les correspondances brillent autant que les dissonances. Un panorama original de la production sérielle de ces artistes du XXe siècle, est exposé. Une plongée didactique, qui trouve dans son exigence, une beauté passionnante, dans l’antre de la création et de son corollaire, l’inspiration, de la céramique à la photographie, jusqu’au 26 avril.

Un visage souriant nous accueille dans une assiette : une bouche, des yeux, un trait pour souligner un sourire. Ce visage porte le numéro 192. Pas tout à fait le même que le numéro 191, ni tout à fait étranger au numéro 193.

Un visage parmi tant d’autres : une facette de la création diverse de son créateur, Pablo Picasso.

Dans Pablo Picasso, destins croisés, la production unique pourrait presque paraître inique. Du moins, nécessairement contre-nature. « Picasso avait un besoin vital de créer, une urgence presque physique », introduit l’exposition. Produire pour produire : tel semble être le mantra du peintre espagnol. Dans cette exposition, Le Palais d’Arlon ne fait pas l’éloge de l’artiste reconnu, mais présente plutôt un Pablo Picasso anxieux dont le besoin de créer n’est plus uniquement secondaire, mais bien primaire. Une nécessité.

Création : obligation

Pablo Picasso, destins croisés laisse apparaître un Picasso ayant pour besoin « d’alimenter sans cesse son esprit créatif ». L’artiste n’est plus seulement dans l’acte de création volage mais dans la réponse à une obligation étouffante. L’obligation de créer pour exister. Dans cette quête insatiable, Picasso n’a pas peur de se mettre en danger. « Je fais toujours ce que je ne sais pas faire, pour pouvoir apprendre à le faire », exprimait-il.

Le Palais d’Arlon retrace cette cavalcade osée – aveugle diront certains – de l’artiste espagnol. Une production éclectique ressort de cette trouée à travers les arts. Les destins croisés de Picasso s’entendent d’abord comme mille et un chemins de traverses qu’emprunte l’artiste dans le puits sans fond de l’art et des techniques.

A Vallauris en Provence, l’artiste est céramiste ; aux côtés de Dora Maar, l’une de ses compagnes et muses, le clic de la photographie cède aux bris de verre. Picasso ne s’établit nulle part mais laisse pourtant une empreinte partout. Le Palais d’Arlon revient notamment sur son passage en Provence au sein des Ateliers Madoura.

Le Palais a la bonne idée de souligner que l’œuvre diverse de Picasso n’est pas de son unique fait. Suzanne et George Ramié, fondateurs de l’Atelier Madoura, tout comme Robert Picault, céramiste reconnu de l’après-guerre ou Jean Derval, aident, conseillent et travaillent conjointement avec l’artiste. Se crée alors une véritable « effervescence créative » qui permet à Picasso de ne pas rester de marbre, mais plutôt d’apprendre. Il implémente sa vision artistique dans l’argile ; il se moule dans le décor pour mieux en faire ressortir des créations aux formes détonantes.

Picasso s’établit longuement à Vallauris (de 1947 à 1971). Plus de 20 ans de créations « multi-techniques », souligne l’exposition, qui débouchent sur plus de « 3 500 pièces et œuvres multiples ». Le Palais expose ainsi de nombreuses assiettes de l’artiste. Il y développe une série de visages, qu’il numérote dans un étonnant ordre numéraire face au désordre artistique. Des créations surréalistes émergent également de l’atelier sudiste, à l’image de ce Vase pique-fleur (vers 1960).

Inspiration, ligne de crête

Ces destins croisés de Pablo Picasso avec le grand monde des arts et de la technique, prend cependant une profondeur toute autre lorsque Le Palais fait entrer en résonance ce parcours avec celui d’autres artistes. Picasso ne fut ainsi pas l’unique artiste à faire de Vallauris un point de chute pour un renouveau artistique. Miró et Dalí passent également en Provence pour s’essayer aux délices de la céramique. Les Compositions sur assiettes (1950-1965) de Miró s’exposent ainsi également, tout comme la Suite catalane (vers 1954) de Dalí.

Les assiettes rondes s’amoncellent ; les carrés en céramiques de Dalí complètent ce service particulier qui ne pourrait être sorti que pour les grandes occasions. Le visiteur navigue dans ce champ méconnu de la création de ces trois artistes. Plus qu’un simple croisement de destins sur une même envie de recourir à des techniques diverses, c’est sur les raisons intrinsèques de ce virage que l’exposition s’attarde.

Plus précisément, Le Palais tend à définir, sinon explorer, le besoin irrationnel de créer qui agitent ces trois figures. Pour ce faire, une définition de l’inspiration est recherchée.

Picasso « ne cherche pas, (il) trouve ». L’inspiration n’est pas première : elle vient en faisant ; en se trompant, en ré-essayant. Toujours être dans le mouvement pour ne jamais rester figé.

Pour Miró, un « automatisme halluciné prédomine ». L’artiste subit son inspiration en laissant divaguer son esprit, jusqu’à s’interdire de manger pour percer les contreforts de sa pensée. Dans un désert, Miró n’aurait pas peint l’oasis qu’il voit, mais celui qu’il hallucine. Trop beau pour être vrai prend tout son sens !

De son côté, Dalí mélange « spontanéité irrationnelle » et « exécution hyper-minutieuse ». Il procède ainsi d’une « méthode » – terme qui consacre une certaine mise en condition réfléchie d’une inspiration – « paranoïaque-critique ». On se souvient ainsi du très réussi long-métrage de Quentin Dupieux, Daaaaaali !  (2023) où l’artiste est continuellement représenté à travers un dédoublement de personnalité qui laisse transparaître une angoisse persistante ; une déformation constante de la réalité qu’il rend prégnante ; qu’il déforme, pour mieux réformer sur ses toiles.

Quand rêve et réalité s’entrechoquent

Cette angoisse persistante se ressent chez Dalí mais se retrouve également chez Picasso et Miró. Ces artistes ne créent pas ; ils luttent. Certains artistes se plaignent d’une « panne d’inspiration ». Picasso, Miró et Dalí, par leurs productions, témoignent d’une souffrance inverse : une inspiration qui les emporte plus qu’elle ne les porte. Miró déclare ainsi qu’il entend « assassiner la peinture », comme pour éteindre le feu ardent qui brûle à l’intérieur de son corps.

Le Palais complète ce panorama en rappelant très justement l’influence du surréalisme dans cette période. Citant André Breton, l’exposition entend faire prendre conscience aux visiteurs de la « fascination commune pour l’inconscient » qui relie ces artistes. « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire », écrivait l’auteur français dans son Manifeste du surréalisme (1924). 

Miró, Dalí et Picasso ne seraient donc pas des artistes, mais des surartistes, « si l’on peut ainsi dire ». Cette idée d’un habit de l’artiste trop petit pour ses trois esprits se ressent notamment – et d’une bien triste manière – dans le rapport qu’entretient Picasso avec les femmes. « La femme pour Picasso est une source d’inspiration que l’on épuise, et un objet que l’on malmène ». Le génie est parfois dur. Plus généralement, aussi supérieur qu’il puisse paraître, ce dernier est avant tout victime de sa propre distorsion de la réalité (notons ainsi Jacqueline au chapeau de paille, 1962, linogravure).

Le Palais revient ainsi sur les représentations en « Minotaure monstrueux et sauvage » que Picasso fait de lui-même. Elles tranchent avec la vision « cosmique et centrale » que donne Miró à la femme dans son oeuvre ; mais aussi avec la vénération quasi mythologique qu’entretient Dalí avec son unique épouse, Gala. Il fait d’elle sa muse et la représente de nombreuses fois (notons ainsi Léda Atomica, vers 1949, lithographie).

Trois visions différentes qui se re-croisent pourtant dans une même vision surréaliste. La femme, comme les autres pouvoirs de séduction et d’inspiration, concentre toute l’admiration des artistes, qui réagissent de diverses manières. Mais entre l’adoration et l’exclusion, l’idole ou l’objet, les contraires ne révèlent pas de dissonances mais plutôt une harmonie. Celle d’une vision flouée de la réalité. Celle-là même que représente Dora Maar – qui partage la vie de Picasso – dans ses photomontages surréalistes. Celle-là même qui fait dire à Dalí que le Général Franco est « le plus grand héros vivant de l’Espagne ».

Plus les destins croisés se croisent, plus les lignes deviennent obscures. Et le lien qui unit le monde avec ces artistes se distend. Les recherches de créations nouvelles de Picasso, Miró et Dalí s’entendent ainsi plus d’une volonté de ne pas affronter la lumière blafarde de la trop triste, car unique, réalité, que d’une recherche de cette dernière. Le visiteur ressort de cette exposition, entre céramique, peinture et gravure, avec l’esprit entremêlé, fatigué – une bonne fatigue – d’avoir tenté de démêler les fils de ces destins croisés.

Impossible ! Tel un nœud gordien, ces derniers ne se démêlent pas. Ils trouvent leur solution dans une irrésolution totale et implacable, à l’image d’un jeu surréaliste qui n’en finirait plus de révéler ses atouts.

L’heure est donc de jouer son va-tout : un cliché de Robert Doisneau conclut l’exposition. La photographie révèle un Pablo Picasso à la fenêtre. Les deux mains collées contre la vitre : l’artiste semble scruter une chose au loin.

Un visage anxieux nous salue, celui pris un jour de l’an 1952. Pas tout à fait le même qu’en 1951, ni tout à fait étranger à celui de 1953.

Gabriel Moser.

Jusqu’au 26 avril 2026

Le Palais, 2 Place Léopold, 6700 Arlon, Belgique

Du mardi au dimanche, de 13h30 à 17h30.