La Sirène et le Poète : redécouverte d’un chef-d’œuvre ultime de Gustave Moreau

Ce printemps, le Musée national Gustave Moreau propose un accrochage exceptionnel consacré à La Sirène et le Poète, ultime grand projet du peintre symboliste Gustave Moreau. Présentée du 25 mars au 4 mai 2026, cette présentation met en lumière une redécouverte majeure : celle d’un dessin monumental, oublié pendant près d’un siècle, aujourd’hui restauré et exposé pour la première fois.

Une redécouverte spectaculaire

L’événement trouve son origine dans la redécouverte, en 2024, d’un dessin préparatoire de proportions exceptionnelles (3,40 m sur 2,40 m), conservé au Mobilier national. Réalisé au fusain et à la craie blanche, il s’agit du plus grand dessin connu de Moreau. Longtemps resté dans l’ombre, cet objet patrimonial a fait l’objet d’une restauration minutieuse en 2025, révélant toute la richesse de son exécution.

Ce dessin n’est pas une œuvre isolée : il constitue une étape essentielle dans la réalisation d’une tapisserie monumentale tissée à la Manufacture des Gobelins entre 1895 et 1899. Pour la première fois, le dessin préparatoire et la tapisserie sont réunis, permettant au public de saisir concrètement le passage du dessin à l’œuvre textile.

Un projet au croisement des arts

L’exposition s’attache à retracer la genèse complexe de La Sirène et le Poète, depuis les premières études jusqu’à l’œuvre finale. Une vingtaine de pièces – dessins, études, correspondances – sont présentées, dont plusieurs inédites sorties des réserves du musée.

Ce parcours révèle un processus créatif profondément interdisciplinaire. Moreau conçoit une œuvre destinée à être traduite en tapisserie, impliquant un dialogue étroit avec les artisans des Gobelins. Il valide notamment les choix de couleurs et de matières, participant activement à toutes les étapes du projet.

On y retrouve des coquillages, coraux, crabes et éléments marins qui composent un univers foisonnant, inspiré à la fois de ses œuvres antérieures et de ses observations au Jardin des Plantes. Ce langage ornemental, typique du symbolisme, participe à la dimension onirique et mystérieuse de la composition.

Une vision renouvelée du mythe

Le sujet de la sirène appartient à une longue tradition issue de la mythologie antique, transmise notamment par Homère, Ovide ou encore Apollonios de Rhodes. Mais Moreau s’éloigne des représentations classiques.

Dans une première version peinte en 1893, la sirène apparaît comme une figure dangereuse et dominatrice. En revanche, dans la version destinée à la tapisserie, le rapport de force s’inverse subtilement : le poète, étendu et apaisé, semble avoir apprivoisé la créature. La sirène devient protectrice, presque bienveillante.

Cette transformation traduit une vision profondément personnelle du mythe. Moreau refuse d’en faire un simple prétexte à la représentation du corps féminin, comme c’est souvent le cas au XIXe siècle. Il propose au contraire une lecture symbolique : celle d’une harmonie possible entre l’homme et les forces instinctives ou imaginaires.

L’ultime œuvre d’un maître symboliste

La Sirène et le Poète est l’une des rares commandes publiques acceptées par Moreau, déjà reconnu à la fin de sa carrière. Membre de l’Académie des beaux-arts et professeur à l’École des beaux-arts, il voit dans ce projet une manière d’inscrire durablement son œuvre dans l’histoire.

Le choix de la tapisserie n’est pas anodin. Art prestigieux et coûteux, elle permet de diffuser l’image du peintre tout en valorisant le savoir-faire des artisans. La traduction des effets picturaux – couleurs, textures, empâtements – en textile constitue un véritable défi technique, relevé avec virtuosité par les lissiers des Gobelins.

Moreau meurt en 1898, un an avant l’achèvement de la tapisserie. Il ne verra donc jamais l’œuvre terminée. Cette dimension posthume confère à La Sirène et le Poète une portée particulière : celle d’un testament artistique.

Une exposition au cœur du bicentenaire

Cet accrochage constitue également une excellente occasion de (re)découvrir le Musée national Gustave Moreau. Loin des grands musées parisiens les plus fréquentés, cette maison-atelier conserve une atmosphère unique, presque intime, où l’on entre véritablement dans l’univers de l’artiste.

À l’occasion du bicentenaire de sa naissance, la richesse de la programmation et la présentation exceptionnelle de cette œuvre invitent autant les amateurs d’art que les curieux à franchir ses portes. Une visite qui permet non seulement d’admirer un chef-d’œuvre retrouvé, mais aussi de porter un regard neuf sur l’ensemble de l’œuvre de Moreau.

Le musée, conçu selon les volontés de Moreau, conserve près de 25 000 œuvres et offre une immersion unique dans son univers.

En réunissant pour la première fois le dessin préparatoire monumental et la tapisserie finale, l’exposition La Sirène et le Poète propose bien plus qu’une redécouverte : elle invite à pénétrer au cœur du processus créatif d’un artiste majeur du symbolisme.

Entre mythe revisité, dialogue des arts et réflexion sur la postérité, cette œuvre apparaît aujourd’hui comme un point d’aboutissement. Elle révèle un Moreau à la fois fidèle à ses obsessions et ouvert à de nouvelles formes d’expression, au seuil de la modernité.

Véronique Spahis

du 25 mars au 4 mai 2026

Musée national Gustave Moreau 14, rue Catherine de La Rochefoucauld 75009 Paris

ouvert tous les jours sauf le mardi et certains jours fériés de 10h à 18h.

www.musee-moreau.fr