Peut-on vraiment considérer le livre comme un objet pacifique ? À première vue, oui. Et pourtant, l’exposition La poudre et l’encre. Une conversation avec Patrick Boucheron, présentée à la Bibliothèque de l’Arsenal – BNF jusqu’au 4 juillet 2026, vient subtilement bousculer cette évidence.

Imaginée par l’historien Patrick Boucheron, cette exposition propose une traversée inattendue à travers près de 90 œuvres issues des riches collections de l’institution. Manuscrits rares, estampes, ouvrages imprimés ou encore objets historiques composent un parcours qui interroge un thème aussi dérangeant que fascinant : les liens étroits entre les livres et la violence.

Car ici, les livres ne sont pas seulement des refuges intellectuels. Ils deviennent témoins, relais, voire acteurs de violences multiples. Violence montrée, racontée, justifiée ou combattue — l’exposition explore toutes ces dimensions, dans un lieu qui incarne lui-même cette ambivalence. Ancien arsenal militaire transformé en temple du savoir, le bâtiment porte dans son ADN cette tension entre guerre et culture.
Le parcours, conçu comme une déambulation libre, s’articule autour de plusieurs moments forts. Dès l’entrée, le visiteur est frappé par la confrontation entre des œuvres emblématiques : le manuscrit sulfureux des 120 Journées de Sodome du marquis de Sadedialogue avec des livres d’heures médiévaux ou des représentations de figures tragiques comme Lucrèce. Une manière de questionner notre fascination esthétique pour la violence.


Plus loin, les gravures de Jacques Callot, notamment sa célèbre série sur les misères de la guerre, rappellent que représenter la violence, c’est aussi en garder la mémoire. D’autres œuvres montrent comment celle-ci peut être codifiée, presque chorégraphiée, comme dans les traités d’escrime du XVIIe siècle.
Mais l’exposition ne se limite pas à une approche historique ou esthétique. Elle aborde aussi la puissance des mots, capables de dépasser le cadre du livre. Les exemplaires du journal antisémite La Libre Parole illustrent avec force comment l’écriture peut devenir un vecteur de haine bien réel, dont les effets se prolongent dans la société.

Plus surprenant encore, la question de la traduction est elle aussi abordée sous l’angle de la violence. Le Coran traduit au XIIe siècle à l’initiative de Pierre le Vénérable révèle une démarche ambivalente : comprendre l’autre, certes, mais aussi mieux le combattre. Une réflexion qui résonne avec les logiques coloniales des siècles suivants.
Enfin, le parcours s’ouvre sur une perspective plus engagée avec les archives liées à l’abolition de l’esclavage, où livres et objets — comme une chaîne ou une maquette de navire négrier — témoignent d’un combat intellectuel et politique. Ici, le livre devient outil de résistance, capable non pas d’effacer la violence, mais de la rendre visible pour mieux la dénoncer. Sans jamais tomber dans le didactisme, La poudre et l’encre réussit à rendre accessibles des questionnements complexes.

L’exposition nous rappelle que la culture n’est pas un espace neutre : elle est traversée de tensions, de contradictions, et parfois de violences. Mais c’est précisément en les exposant qu’elle permet d’en prendre conscience.
Ida Taryep
Jusqu’au 4 juillet 2026
Bibliothèque de l’Arsenal, 1 rue de Sully, 75004 Paris
Du mardi au samedi, de 12h à 19h (fermée le dimanche et le lundi) – Entrée gratuite
Renseignements sur www.bnf.fr
