« Diseuses de silence » à l’Espace Monte-Cristo : l’art comme prise de parole collective

À l’Espace Monte-Cristo, dans le 20ᵉ arrondissement de Paris, la sculpture contemporaine devient un terrain de récit, de mémoire et de lutte. Avec « Diseuses de silence », visible du 18 avril au 13 décembre 2026, le lieu de l’Espace Monte-Cristo propose une exposition ambitieuse réunissant 21 sculptrices issues de la Collection de la Fondation Villa Datris. À travers des œuvres puissantes, souvent immersives, l’exposition interroge ce que l’histoire retient — ou efface — des voix féminines.

Pensée comme un parcours narratif, l’exposition s’articule autour d’un fil rouge assumé : transformer le silence en langage, et la sculpture en prise de parole.

Des “Shéhérazade contemporaines” pour réécrire les récits

Le point de départ est littéraire autant que politique. Les commissaires Pauline Ruiz et Jules Fourtine convoquent la figure de Shéhérazade pour penser ces artistes comme des conteuses contemporaines. Mais ici, il ne s’agit pas seulement de survivre par le récit : il s’agit de reconfigurer les mythologies collectives.

Avec des œuvres de Niki de Saint Phalle, Prune Nourry ou encore Jeanne Vicerial, le parcours revisite des figures féminines archétypales — Vénus, madones, gardiennes — pour les extraire de leur passivité symbolique. Elles deviennent ici actrices, corps politiques, prescriptrices de récit.

L’œuvre de Raymonde Arcier ouvre l’exposition avec une ironie protectrice : une armure textile qui dit autant la défense que la vulnérabilité. Plus loin, les sculptures hybrides de Cajsa von Zeipel ou les figures organiques de Vicerial traduisent une même tension : celle d’un corps féminin assigné, transformé, puis réapproprié.

Mythologies contemporaines : entre héritage et relecture

Le premier axe du parcours, « Raconter nos mythologies », explore la manière dont les récits anciens continuent de structurer notre imaginaire collectif. Mais ici, ils sont détournés, fragmentés, réécrits.

Chez Céline Cléron, les cariatides deviennent des corps contemporains chargés d’objets du quotidien, soulignant la dimension invisible du travail domestique. Chez Beya Gille Gacha, la figure de la sentinelle se transforme en entité protectrice, perlée et organique, entre sacré et politique.

L’un des gestes forts du parcours réside dans la capacité des artistes à déplacer les symboles : la Vénus de Prune Nourry devient un palimpseste de récits de femmes contemporaines, tandis que les figures de Cajsa von Zeipel interrogent la surcharge des injonctions faites aux corps féminins dans la culture visuelle actuelle.

Entonner les luttes : l’art comme prise de parole

Le deuxième axe, « Entonner nos luttes », fait basculer l’exposition vers un registre plus frontalement politique. L’art devient ici un espace d’énonciation directe.

La performance de Kubra Khademi, Armor, renvoie à son propre corps contraint dans l’espace public à Kaboul. À ses côtés, les œuvres de Andrea Bowers prolongent cette idée d’un activisme visuel, notamment avec des rubans militants que le public est invité à porter.

Le travail textile de Cathryn Boch ou les tapis politiques de Suzanne Husky transforment des matériaux traditionnellement associés à la sphère domestique en supports de revendication. Ici, l’intime devient politique, et le fil devient ligne de résistance.

L’un des moments forts est sans doute l’installation de Katia Bourdarel, Le Lait des mots, une cabane lumineuse et sonore où les secrets murmurés deviennent matière sculpturale. Une œuvre qui incarne parfaitement la tension centrale de l’exposition : entre visibilité et silence, révélation et dissimulation.

Capturer les silences : mémoire, violence et réparation

Le troisième axe, « Capturer nos silences », est sans doute le plus grave. Il explore les zones d’effacement : violences institutionnelles, coloniales, carcérales ou domestiques.

Avec Rachel Labastie, les récits de femmes envoyées en Guyane réapparaissent sous forme sculpturale, redonnant une matérialité à des vies effacées. Chez Jeanne Susplugas, le silence se brise par la parole collective, notamment autour des violences conjugales.

L’œuvre de Miss.Tic joue, elle, sur le détournement du langage : « Silence, on détourne » devient une stratégie poétique de résistance. Quant à Daria Krotova, son pull criblé de balles évoque un silence imposé par la violence politique.

Le parcours se clôt sur une pièce d’Anila Rubiku, issue d’ateliers en prison, rappelant que l’art peut aussi devenir outil de transformation sociale et parfois même de libération.

Une carte blanche immersive : Yosra Mojtahedi

Au cœur du dispositif, la carte blanche donnée à Yosra Mojtahedi, intitulée Isthme noir, déploie une expérience immersive singulière. Ses installations hybrides, entre machine et organisme vivant, transforment l’espace en écosystème sensible.

Ici, le corps n’est plus une forme stable mais un territoire en mutation. L’œuvre Volcanahita évoque à la fois la destruction et la régénération, dans une esthétique du flux et de la métamorphose. Le noir, omniprésent, devient matière active : non pas absence, mais densité, mémoire et résistance.

Cette proposition agit comme un contrepoint au reste de l’exposition : là où les autres œuvres racontent, dénoncent ou réparent, Mojtahedi propose une expérience de dissolution et de recomposition du vivant.

Une exposition chorale et politique

Conçue comme une polyphonie, « Diseuses de silence » refuse toute lecture linéaire. Les œuvres dialoguent, se répondent, se contredisent parfois, mais composent ensemble une cartographie sensible des récits contemporains.

Portée par la Fondation Villa Datris et présentée à l’Espace Monte-Cristo, l’exposition affirme une conviction forte : la sculpture n’est pas seulement un objet à contempler, mais un langage capable de transformer les imaginaires.

Ces « diseuses » rappellent une chose essentielle : ce qui a été tu, peut encore être dit — et ce qui est dit peut encore changer le cours des choses.

Véronique Spahis

Du 18 avril au 13 décembre 2026

Espace Monte-Cristo, 9, rue Monte-Cristo, 75020 Paris 

Du mercredi au dimanche de 11h à 18h30 – Entrée libre et gratuite – Fermeture estivale du 20 juillet au 18 août inclus

https://fondationvilladatris.fr/espace-monte-cristo