A Florence, le Palais Buontalenti ouvre ses portes pour le cinquantenaire de l’EUI : art contemporain et sciences académiques entrent en dialogue
À l’occasion de son cinquantième anniversaire, l’Institut Universitaire Européen de Florence nous conduit au Palazzo Buontalenti. Florence fête cet événement inauguré par le Président de la République italienne, Sergio Mattarella.

L’exposition met en lien la recherche académique et la pratique artistique contemporaine.
OPEN se présente comme un dispositif curatorial transdisciplinaire où des stratégies et des processus artistiques s’activent afin de nous inciter à nous interroger sur nos engagements de société.
L’EUI est depuis sa fondation un lieu d’accueil pour les chercheurs du monde entier qui expérimentent les bases de nouvelles approches globales et critiques des sciences sociales.
L’exposition OPENa comme fil conducteur les travaux de l’historienne Johanna Gautier-Morin qui mesure « l’économie invisible », autrement dit l’ensemble des activités et des ressources essentielles à l’économie productive qui demeurent pourtant non mesurées. Il s’agit des économies domestiques, informelles, mais aussi des économies liées aux modes d’extraction des ressources et à la dégradation environnementale qui s’ensuit.
L’art a la capacité d’interroger le présent, de questionner nos choix et de nous transporter vers les zones plus ambiguës et moins prévisibles du réel.
Les artistes invités proposent un regard critique sur les cadres qui servent de support à notre rapport au monde.
« L’art ne se dérobe pas à la souffrance des autres. » dit Susan Sontag
Florence dévoile un lieu somptueux enfin ré-ouvert au public
Le Palais et son jardin San Marco/ Michelangelo abrite l’exposition. Le Palazzo Buontalenti nommé d’après son architecte est indissociablement lié à l’histoire de la famille Médicis et à sa passion pour l’art et la science. Les bâtiments abritaient la célèbre Académie Orti Medicei où, à la demande de Laurent, les plus grands maîtres enseignaient le dessin, la peinture et la sculpture aux jeunes artistes « pauvres » de la ville.

Dans ce lieu emblématique du mécénat médicéen se réunissaient les jeunes figures de cette génération exceptionnelle, parmi lesquelles Michel-Ange, qui eut ici l’occasion de grandir et d’apprendre en admirant les collections d’antiquités mise à disposition par Laurent de Médicis au XVIe siècle.
Son fils, François Ier de Médicis, passionné d’alchimie, fut inspiré par le site et par le quartier de San Marco (face au couvent qui abrite les célèbres fresques de Fra Angelico). Il confia à Buontalenti la construction d’un casino — c’est-à-dire une villa urbaine dont l’étage principal se trouvait au rez-de-chaussée — où il pourrait mener ses expériences et accueillir les célèbres Fonderies Médicis, un ensemble d’ateliers consacrés à la transformation des métaux ainsi qu’à la distillation d’herbes et de plantes à des fins médicinales. Plus tard, la Galerie des Offices recueillit l’activité et s’enrichit des œuvres de Giambologna, Cellini, Botticelli.
Devenue demeure aristocratique tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles, le Palais vit des jours fastes sous l’égide de Côme III qui transféra des œuvres vers d’autres résidences florentines, le Palais Pitti, les jardins de Boboli. Mais peu à peu, à partir de 1865 date de la réunification de l’Italie, sa vocation change : entrepôt militaire, siège des Douanes, ministère des Finances, Cour d’Appel, Cour d’Assise puis en 2018, il héberge les activités de l’UEI.
Aujourd’hui, en toute fierté pour les Florentins, il s’ouvre au public comme espace d’exposition où se rencontrent arts et sciences.
La fragilité de nos certitudes

Le titre de l’exposition OPEN fait écho à l’une des œuvres présentes dans le jardin, une installation lumineuse de Ricardi Previti, sur une structure métallique et ampoule LED en provenance du musée d’art de Bolzano ; un néon à l’esthétique Pop, en vogue dans les années 70, symbole de société de consommation qui reprend les codes visuels standardisés de la signalétique commerciale mondiale.
Réalisée en 2015 en réaction aux tragédies migratoires en Méditerranée, OPEN interroge sur ce que signifie être « ouvert » ? Qui sont les inclus et qui sont les exclus, les invisibles ? L’accès à la valeur n’est-il pas sélectif et inégal ?
Placée à l’entrée du palais et de l’exposition comme signe d’ouverture vers la ville, l’œuvre agit à la fois comme invitation et comme seuil. Elle signale l’ouverture tout en interrogeant les conditions mêmes de cette ouverture.
Des productions artistiques témoins de notre vulnérabilité
Leone Contini avec Sorgente (2026) présente une installation avec gravats, terre, sable, eau, plantes et matériaux divers. Dans le jardin Renaissance, l’artiste crée une source jaillissant des résidus issus de la restauration du bâtiment, traces qui demeurent dans les marges du système économique ambiant.
L’artiste explore aussi les thèmes de la migration, des traditions pour montrer que certaines formes de savoir, souvent informelles ou non hégémoniques, sont volontairement dévalorisées par les systèmes de pouvoir.
Zone grise, entre champ de ruine et accumulation, cette source interroge à nouveau la valeur : quelle connaissance pour ce qui demeure invisible ?

Elena Mazzi & Johanna Gautier-Morin : Gleaning (Exhaustion, Irreversibility, Mutation) (2026)
Une installation diffuse fondée sur le langage, avec la participation des étudiants de l’Académie des Beaux-Arts de Florence. En se promenant, le visiteur découvre des fragments de sens, volontairement instables. Les notions d’épuisement (nos limites, notre fatigue mentale),l’irréversibilité, (le non-retour en arrière après les dommages),la mutation (où l’avenir est considéré comme « la réalité en devenir » selon Deleuze) et Gleaning, (la récupération du marginal, du résiduel).
Au centre de la pièce, des sièges rotatifs, qui font perdre l’équilibre, avec la sensation de chute ; un sentiment de trouble saisit le visiteur.

Berlinde de Bruyckere : Arcangelo III (San Giorgio) (2023–2024)
Une œuvre puissante, composée de cire, poils animaux, silicone, fer, résine époxy, miroirs.
L’influence des maîtres anciens est manifeste, celle de la souffrance telle qu’elle est perçue dans les églises d’Europe frappe notre imaginaire. Une installation qui rappelle l’idée de rédemption, qui interroge le mystère de la vie. Cet Archange nous capte par sa présence spectrale, sans visage, le corps prisonnier sous de lourds manteaux mais présence aérienne cependant, comme si le vol était quand même possible.
Peut-on deviner à travers l’œuvre qu’« Une tempête souffle du paradis », comme l’affirme Walter Benjamin à propos de l’Ange de l’histoire ? Le progrès, est-ce la tempête ?

Berlinde de Bruyckere : The Embalmer (Dornbirn) (2015)
À travers l’usage de moulages en cire, de peaux animales, de cheveux, de tissus, de métal et de bois, Berlinde de Bruyckere donne forme à des figures organiques, déformées et troublantes.
Cette installation insiste sur la vulnérabilité et la fragilité du corps — humain et animal —, sur la souffrance et sur la force écrasante de la nature. Une vision émotionnelle de notre condition. Vie et mort, amour et souffrance, danger et protection, poids et abandon cheminent côte à côte.
Le corps est vulnérable, sans défense, essentialisé à travers de thème de l’animalité. Le cheval sacrifié rappelle les pertes humaines des guerres en Europe.

Eglé Budvytyté, vidéo tournée en Finlande : Songs from the Compost : mutating bodies, imploding stars
L’artiste développe une réflexion sur les transformations biologiques, écologiques et relationnelles qui traversent les corps contemporains, contaminés aux microplastiques et la pollution environnementale.
La mutation ne concerne plus seulement la biologie ou la génétique, mais s’étend également aux gestes, aux comportements et aux formes mêmes de présence au monde. Travaillant à l’intersection de la musique et de la poésie, de la vidéo et de la performance, sa pratique explore la perméabilité des corps aux environnements qu’ils habitent. L’œuvre suggère ainsi la nécessité de construire des réseaux interconnectés entre êtres humains et non humains, capables de soutenir des relations interspécifiques et d’ouvrir à de nouvelles formes de conscience, à d’autres temporalités et à d’autres manières d’habiter le monde.
Technologies invasives et perturbations de nos sensibilités



Agnieszka Polska, The Book of Flowers (2023)
Agnieszka Polska poursuit sa réflexion sur la relation entre êtres humains, technologie, responsabilité individuelle et crise écologique.
L’œuvre prend la forme d’une narration visuellement hypnotique et poétique, dans laquelle des éléments naturels, des formes numériques et des voix artificielles se mêlent pour construire un univers suspendu entre rêve, inquiétude et spéculation.
Au cœur de cette méditation s’expriment la culpabilité, l’impuissance et la difficulté d’agir dans un monde marqué par l’effondrement environnemental et l’accélération technologique. Les fleurs du titre deviennent des présences ambiguës : à la fois fragiles et persistantes, naturelles et artificielles, elles incarnent des formes de vie prises dans des systèmes de transformation permanents.
Agnieszka Polska interroge la manière dont les technologies contemporaines modifient notre perception du réel, notre rapport au temps et notre capacité d’attention. Les frontières entre vivant et artificiel, émotion et automatisation, mémoire et simulation deviennent de plus en plus floues. Nos états de conscience sont fragmentés, saturés d’informations et traversés par une anxiété diffuse.
The Book of Flowers expose les perturbations que subissent nos consciences sous le joug des infrastructures technologiques, des récits médiatiques et des crises globales.
L’œuvre ouvre un espace critique où se mêlent vulnérabilité, responsabilité et incertitude face au futur.
Submersion des consciences, épuisement et invisibilité
Johanna Gautier-Morin & Pierre Chastel : Fragments of Self (2026)
Œuvre sonore polyphonique qui met en scène le sujet contemporain comme espace de négociation permanente entre soin, travail et auto-performance. Composée comme un flux de conscience multi-stéréo, l’œuvre est multilingue et multi-instrumentale. Les changements de registre marquent les transitions entre différents rôles : aidant, travailleur, opérateur, individu.
La pièce suit une journée unique structurée par la superposition et l’accumulation. Micro-tâches, répétitions et interruptions construisent une voix à la fois intime et automatisée. La composition sonore intensifie la charge cognitive et place l’auditeur dans un esprit où l’attente devient un temps productif et où l’identité est constamment recalibrée dans l’espace flottant de l’épuisement.
Marques commerciales, slogans motivationnels et langage bureaucratique convergent dans un même champ sonore qui promet l’émancipation tout en renforçant les cycles de dépendance et d’auto-surveillance.
Face à cela persistent les gestes du care : tenir, nourrir, apaiser.
Ces gestes résistent à l’abstraction et ancrent le travail dans des relations incarnées, bien qu’ils restent largement invisibles dans les économies dominantes du temps. L’œuvre fait partie du TUD Project (Time-Use Diary), une recherche artistique et scientifique développée par Johanna Gautier-Morin et le musicien Pierre Chastel.
Le projet s’éloigne du temps homogène de l’horloge pour s’intéresser, avec Henri Bergson, à la durée et à la simultanéité telles qu’elles sont vécues.
Notre activité quotidienne dépasse les limites des vingt-quatre heures : les tâches se superposent, l’attention se déplace par associations, produisant un surplus irréductible à toute mesure.
Ouvrir notre coeur
Pour les commissaires de l’exposition, Sergio Risaliti et Stefania Rispoli : « Cette exposition témoigne d’un présent troublé et incite à ouvrir notre cœur pour faire triompher un nouveau pacte avec la nature »
Corinne Grand
du 08 Mai au 12 octobre 2026
Palazzo Buontalenti, Via Cavour 53, Florence
Tous les lundis et samedis de 15h à 19h
