Il ne suffit pas de mettre un pied dans le théâtre pour rentrer dans les canons classiques. Il faut y aller par douze fois. Douze pieds et trois coups. Dans Douze – La vie en alexandrins, Jean-Pierre Brouillaud rend hommage à cette langue du rythme. En un mot : théâtrale. Succès de 2025 au Festival off d’Avignon, la pièce revient en terres sudistes cette année, du 4 au 25 juillet prochain, après une tournée sur la saison 2025-26.
Faire des pieds et des mains. Taper du pied, du poing sur la table. Faire ressentir des émotions, défouler les passions. Le théâtre est tout ceci. Mais ne pourrait être tout cela sans son rythme intrinsèque. Douze pieds : il lui colle à la peau.
Dans Douze – La vie en alexandrins, Jean-Pierre Brouillaud, au texte comme sur scène, révèle toute la richesse de cet art de la parole écrite, puis déclamée. La prose n’en est que plus belle, plus tranchante, plus précise.
Si Stendhal disait que l’alexandrin n’est qu’un « cache-sottise », Jean-Pierre Brouillaud prend le contre-pied : l’alexandrin serait à l’origine de la résolution de nombre de nos problèmes. Même les plus anodins.
« Imaginez-vous en voiture », entonne l’acteur : un banal conflit entre deux automobilistes s’envenime bien vite à coup d’insultes et autres mots d’oiseaux. La vie en alexandrin rend alors les choses plus douces. Le ton s’apaise. Les langues se délient sur la longueur à mesure que retombent les humeurs.
Et si « à force de sagesse, on peut être blâmable », soutient le Misanthrope (Molière), n’oublions pas la règle de bon-sens, qui confirme un certain esprit de bienséance propre à l’alexandrin, déclamée par Cyrano de Bergerac (Edmond Rostand) : « On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … bien des choses en somme / En variant le ton, – par exemple, tenez »
« C’est un alexandrin ! »
« Agressif (…) Amical (…) Descriptif » : l’alexandrin est caméléon. Il en a toujours sous le pied.
Jean-Pierre Brouillaud, dans un registre plus contemporain et comique, reprend quelque part la saillie de Cyrano dans sa volonté didactique de démontrer les vertus de celui qui n’a pas peur de tenir le verbe haut ; de scinder sa pensée pour mieux l’accorder.
Sur scène, Jean-Pierre Brouillaud s’emploie à démontrer cette richesse. Intégralement en alexandrins, la pièce se nourrit quasi exclusivement du langage. Grammaticalement juste, elle complète ses accords par un décor épuré et une bande sonore finement exécutée.
Douze pieds c’est un rythme, une valse mais aussi une structure. Celle-là même qui permet aux vers d’affirmer leur musicalité ; aux phrases en prose de révéler leur unité.
« Je suis, mon cher ami, très heureux de te voir », proclame Numérobis lors de son arrivée en Gaule dans Astérix et Cléôpatre (René Goscinny, Albert Uderzo). L’alexandrin accompagne la pensée, sanctuarise la parole. Le pied pèse de tout son poids dans la balance. « C’est un alexandrin ! » : et tout le monde le reçoit avec plaisir.
Jean-Pierre Brouillaud vise juste en soulignant que cette articulation du langage est quelque part le phare d’Alexandrie dans la nuit : ces « sirènes du port », lumières qui, si l’on ouvre les yeux, peuvent nous guider vers un présent apaisé.
Les mots ont un sens, un poids, une métrique. Dans cet univers, l’homme se débat aux rythmes de ses ébats.
Dans ce brouillard, Jean-Pierre Brouillaud donne un conseil : faire douze pieds, puis des mains, histoire de ne pas perdre pied.
Gabriel Moser
Douze – La vie en alexandrins de et par Jean-Pierre Brouillaud (Reprise succès 2025)
Du 4 juillet au 25 juillet au Festival off Avignon,
La maison de la parole, 7, rue du Prévôt, 86000 Avignon.