Serge Plagnol : l’art de rester fidèle à la peinture

À la Galerie Area, « La peinture en amitié » revient sur plusieurs décennies du travail de Serge Plagnol. Né à Toulon en 1951, le peintre, graveur et lithographe n’a jamais vraiment choisi entre figuration et abstraction. Il préfère les faire dialoguer, dans une peinture de la sensation où corps, végétation et lumière semblent toujours sur le point de se confondre. Une œuvre discrète, mais profondément obstinée, qui nous rappelle qu’il faut parfois beaucoup de temps pour vraiment regarder.

Il y a, devant certains tableaux, un moment étrange où l’on ne sait plus très bien ce que l’on regarde.

On avait d’abord reconnu un corps. Une femme peut-être. Ou bien un arbre, une branche, un paysage. Quelque chose de familier s’était présenté au regard, suffisamment net pour qu’on puisse lui donner un nom. Puis, lentement, les contours se sont mis à bouger. La figure s’est fondue dans la couleur. Le paysage a cessé d’être un paysage. Une masse végétale est devenue presque abstraite.

Le tableau, lui, n’a pas changé. C’est le regard qui a changé.

Cette expérience se trouve au cœur de la peinture de Serge Plagnol. À la Galerie Area, l’exposition « La peinture en amitié », qui ouvre le 9 septembre à Paris, propose de parcourir une œuvre construite dans la durée, loin des effets de rupture et des changements de langage qui rythment souvent les carrières artistiques. Plagnol revient aux mêmes motifs, aux mêmes obsessions, aux mêmes questions. Mais il ne les retrouve jamais tout à fait au même endroit.

C’est peut-être cela, l’amitié dont parle le titre : une relation assez ancienne pour permettre les retrouvailles, mais assez vivante pour que rien ne soit jamais complètement identique.

La peinture comme condition d’existence

Né à Toulon en 1951, Serge Plagnol est peintre, mais aussi graveur et lithographe. Formé à l’histoire de l’art, il a enseigné aux Beaux-Arts de Toulon et de Nîmes. Son travail est montré depuis les années 1980 et figure aujourd’hui dans plusieurs collections publiques, parmi lesquelles le Musée d’Art moderne de Paris, la Fondation Cartier et le Fonds national d’art contemporain.

Ces repères biographiques sont importants, mais ils ne suffisent pas à expliquer une œuvre qui semble s’être construite comme une nécessité.

Le texte de présentation de l’exposition parle d’un peintre pour qui l’acte de dessiner et de peindre serait, depuis toujours, une « condition d’être au monde ». La formule est forte. Elle permet surtout de comprendre pourquoi la peinture de Plagnol donne cette impression de continuité : elle ne semble pas répondre à un programme. Elle avance par nécessité intérieure.

Peindre, chez lui, n’est pas tant raconter que chercher. Chercher ce qui demeure d’une image lorsqu’on cesse de vouloir la reproduire exactement. Chercher ce qui arrive à une figure lorsqu’elle est traversée par la lumière. Chercher comment un paysage peut devenir une sensation plutôt qu’un lieu.

Le paysage après le paysage

Il serait tentant de parler de la Méditerranée…

Elle est là, bien sûr. Dans la lumière, dans les végétaux, dans les couleurs, dans cette chaleur qui semble parfois monter de la surface même de la toile. La biographie de Plagnol, né à Toulon, inscrit naturellement son œuvre dans cette géographie du Sud. Les notices consacrées à son travail soulignent d’ailleurs l’importance de la lumière méditerranéenne et des paysages végétaux dans son univers. Une lumière qui efface les contours autant qu’elle les révèle. Une végétation qui devient masse, rythme, mouvement. Un espace où le corps humain semble pouvoir entrer sans véritablement s’en distinguer.

Chez lui, le paysage est une matière qui enveloppe les personnages. C’est particulièrement sensible dans la manière dont il traite le corps féminin. La figure est présente, mais elle n’est jamais enfermée dans un contour définitif. Elle peut se dissoudre dans une plage de couleur, se fondre dans les feuillages, devenir presque une silhouette mentale. Le corps et le paysage cessent alors d’être deux sujets distincts. Ils deviennent deux états d’une même peinture.

Entre voir et se souvenir

Nous ne nous souvenons jamais d’un paysage comme d’une photographie. Nous retenons une lumière sur une façade, la masse d’un arbre, un corps dans une pièce, une couleur qui, pour une raison inconnue, a décidé de rester. Le reste disparaît. La peinture de Plagnol semble travailler précisément avec ce reste.

Ses images sont reconnaissables sans être descriptives. Elles donnent suffisamment d’indices pour que notre regard reconstruise quelque chose, mais pas suffisamment pour qu’il puisse s’arrêter à une interprétation définitive.

C’est là que se joue cette « représentation allusive » souvent associée à son travail, à la frontière de la figuration et de l’abstraction.

Allusive : le mot compte. Car Plagnol ne demande pas à la peinture de tout dire. Il lui demande plutôt de laisser apparaître : une forme, une lumière, un mouvement… Puis de laisser disparaître.

Une peinture qui refuse de choisir

La vieille opposition entre figuration et abstraction semble ici particulièrement peu opérante. Plagnol n’a pas besoin de choisir. Il peut partir d’une figure parfaitement identifiable et la conduire vers l’abstraction. Il peut, à l’inverse, laisser surgir dans une composition presque abstraite la présence d’un corps, d’un arbre ou d’un visage. Ce qui l’intéresse semble être le passage. Le moment où une chose cesse d’être exactement ce qu’elle était.

C’est ce qui donne à ses tableaux leur caractère légèrement instable. Ils ne se livrent pas entièrement au premier regard. Une image peut sembler évidente, puis se défaire. Une composition peut paraître très construite avant que l’on découvre la part de hasard, de respiration, de mouvement qui l’habite.

La peinture reste ouverte. Et cette ouverture est sans doute ce qui permet au spectateur d’y entrer.

Revenir

Il y a quelque chose de presque anachronique dans la fidélité de Plagnol à ses motifs.

Notre époque artistique aime les changements de cap. Les artistes sont souvent encouragés à renouveler leur vocabulaire, à déplacer sans cesse leur pratique, à produire de la nouveauté.

Plagnol, lui, revient : à l’arbre, au corps, à la lumière, à la couleur, à la nature.

Un motif qui revient après dix ans n’est plus le même motif. Le peintre n’est plus le même. Le monde autour de lui a changé. Sa manière de poser la couleur s’est déplacée, son regard aussi. C’est ainsi que la répétition devient une forme de recherche. On pourrait même dire que Plagnol fait confiance à la durée. Il sait qu’une question importante ne se résout pas en un tableau. Alors il recommence.

« La peinture en amitié » : un titre comme manifeste

Le titre pourrait sembler modeste. Il est en réalité presque programmatique.

Car l’amitié suppose une certaine idée du temps. Elle ne se construit pas dans l’immédiateté. Elle accepte les silences, les retrouvailles, les changements. Elle repose sur la connaissance, mais aussi sur la surprise. On croit connaître quelqu’un et l’on découvre qu’il a changé. On retrouve une peinture que l’on pensait familière et elle nous montre autre chose.

C’est exactement ce qui se passe chez Plagnol. Les formes sont des compagnes de longue date. Elles reviennent, mais elles ne sont jamais obligées de raconter la même histoire. Le titre de l’exposition dit également quelque chose de la relation du peintre à son propre médium.

Il n’y a pas, chez lui, cette volonté de conquérir la peinture, de lui arracher une nouvelle définition ou de démontrer ce qu’elle serait capable de devenir. Il y a plutôt une confiance patiente dans ses possibilités : Peindre encore. Regarder encore. Recommencer.

Ce qui reste

On pourrait parler longtemps de son parcours, des expositions, des collections publiques, de l’enseignement, des différentes techniques qu’il a pratiquées. On pourrait chercher à situer Plagnol dans une histoire de la peinture française, à le rapprocher de telle ou telle famille esthétique.

Mais quelque chose résiste à ces classements. Il reste les tableaux.

Et, devant eux, cette sensation assez difficile à formuler : celle d’une peinture qui ne cherche pas à imposer une réponse, mais à maintenir ouverte une expérience. Un corps peut devenir un arbre. Un arbre peut devenir une couleur. Une couleur peut devenir une lumière. Et cette lumière peut, à son tour, devenir un souvenir.

« La peinture en amitié » pourrait finalement se lire comme une invitation à retrouver quelque chose que nous avons peut-être perdu : le temps de regarder sans immédiatement chercher à comprendre.

Devant un tableau de Plagnol, il faut accepter que les choses restent un peu floues. Ne pas décider trop vite qu’il s’agit d’un paysage. Ne pas décider trop vite qu’il s’agit d’un corps. Ne pas décider trop vite que la peinture est figurative ou abstraite.

Laisser le tableau respirer. Laisser la couleur faire son chemin. Et peut-être découvrir, après quelques minutes, qu’il ne reste presque rien de ce que l’on croyait avoir vu au départ.

Presque rien — sinon une lumière. Une présence. Une émotion dont on ne saurait dire exactement l’origine. C’est peu, sans doute. C’est immense, pour une peinture.

Et c’est peut-être cela, au fond, être en amitié avec la peinture : accepter de ne jamais tout à fait la connaître, pour avoir toujours une raison de revenir.

Véronique Spahis

Photos de la galerie

du 9 septembre au 10 octobre 2026

Galerie Area, 46 bis rue de Paradis, 75010 Paris.

Du mercredi au samedi, de 14h à 19h, ou sur rendez-vous.