Patrick Roger, la matière à fleur de peau

À l’occasion de la Paris Design Week 2026, le chocolatier-sculpteur inaugure le Roger Garage, un nouvel espace installé au 4 place Saint-Sulpice, dans le prolongement de sa boutique. Un lieu qui marque une nouvelle étape dans le parcours de celui qui, depuis plus de quarante ans, brouille les frontières entre artisanat, gastronomie et art contemporain.

Patrick Roger n’est pas un chocolatier comme les autres. Meilleur Ouvrier de France, autodidacte et passionné de sculpture, il a progressivement fait du chocolat bien plus qu’une matière destinée à être dégustée. Dans son travail, la matière devient volume, mouvement et parfois même architecture. Ses boutiques elles-mêmes sont pensées comme des espaces artistiques, où les sculptures dialoguent avec le mobilier et l’architecture.

Du chocolat au bronze

Le nouveau lieu raconte précisément cette évolution. Car si le chocolat reste au cœur de l’identité de Patrick Roger, le sculpteur travaille désormais également le bronze et l’aluminium. Ses œuvres naissent souvent d’un premier travail réalisé en chocolat, avant d’être transposées dans des matériaux capables de traverser le temps.

C’est l’un des paradoxes qui rendent son univers si fascinant : une matière éphémère sert de point de départ à des œuvres pensées pour durer. « Rodin avait la glaise, Roger, le chocolat », résume joliment Time Out à propos de cette démarche.

Dans cette première sélection présentée au Roger Garage, le visiteur découvre notamment ses célèbres assises en forme d’éléphant, mais aussi une étonnante cabine de toilettes aux reflets argentés ou encore un spectaculaire piètement de table inspiré d’un moteur. Des objets qui se situent quelque part entre sculpture, design et mobilier.

Un garage plutôt qu’une galerie

Le nom même du lieu est révélateur. Patrick Roger a choisi celui de Roger Garage, clin d’œil à sa passion pour les motos et la mécanique. L’endroit ne cherche donc pas à ressembler à une galerie traditionnelle et sage. Il prolonge plutôt l’esprit libre et volontiers provocateur du créateur.

Cette liberté est au cœur du personnage. Patrick Roger revendique davantage le geste et le savoir-faire de l’ouvrier que l’étiquette d’artiste. Pour lui, penser et fabriquer sont indissociables : la forme naît du geste, de la matière et de la connaissance intime des techniques.

Il y a quelque chose d’étrangement vivant dans le nouveau lieu de Patrick Roger.

On pourrait commencer par le métal. Dans la boutique, par cette immense surface dorée, irrégulière, presque liquide, qui semble s’être répandue sous une table avant de se figer. Au-dessus, le verre laisse voir des boîtes de chocolats soigneusement alignées. Et derrière, des visages surgissent d’une forme qui pourrait être une embarcation, un fragment de sculpture ou le souvenir d’un rêve.

A l’étage sont présentées des « savons », une baignoire et d’autres œuvres sensuelles :

À quelques mètres de sa boutique de la place Saint-Sulpice, Patrick Roger ouvre avec le Roger Garage un espace qui ressemble à son univers intérieur : libre, curieux, un peu sauvage, volontiers spectaculaire, mais sans jamais perdre le goût du travail bien fait.

Une table comme une sculpture

Il y a cette table, d’abord. Accrochée contre le mur, on pourrait passer devant en la considérant comme un simple meuble. Puis on regarde mieux.

Le plateau de verre flotte au-dessus d’un socle métallique qui paraît avoir été froissé à la main. Le métal remonte, tombe, se plisse, se déchire presque. Les pieds, eux aussi, semblent avoir été dessinés dans un geste rapide.

C’est une table, oui, mais c’est surtout une sculpture. Et c’est peut-être là que commence le monde de Patrick Roger : dans ce moment où l’objet cesse d’être simplement utile pour devenir quelque chose que l’on contemple.

Il aime ce déplacement. Prendre une chose familière et la faire basculer ailleurs.

Le goût du geste

Avant d’être une signature, son univers est celui d’un homme qui aime fabriquer. Qui aime comprendre comment une matière se comporte. Jusqu’où elle peut aller. À quel moment elle résiste. Quand il faut insister et quand il faut, au contraire, la laisser faire.

Il y a quelque chose de presque physique dans cette relation. On imagine difficilement ses sculptures conçues à distance.

Et puis il y a cette lumière

Dans la boutique, une autre chose surprend : la couleur.

Un turquoise presque aquatique traverse l’espace. Sur la photographie, Patrick Roger apparaît sous une structure translucide baignée de cette lumière verte. Il sourit. La scène est presque cinématographique. On est loin de l’image traditionnelle du chocolatier derrière ses bonbons et ses vitrines.

Et pourtant, tout est là.

La gourmandise, bien sûr. Les boîtes de chocolats. Le soin apporté aux détails.

Mais aussi ce goût de l’étrange, cette envie d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir. Comme si Patrick Roger avait simplement décidé de pousser un peu plus loin une porte qu’il avait ouverte il y a longtemps.

L’homme derrière les sculptures

C’est peut-être ce que le Roger Garage raconte le mieux. Pas seulement les œuvres.

Car derrière les grandes pièces, derrière les matériaux précieux et les effets spectaculaires, il y a une curiosité assez simple : celle de quelqu’un qui aime essayer. Le chocolat a été son premier territoire.

Mais il ne pouvait évidemment pas y rester enfermé. À force de modeler, de sculpter, d’agrandir, de transformer, il a découvert que ce qui l’intéressait peut-être le plus n’était pas le chocolat lui-même, mais ce qu’une matière permet de faire naître.

Alors il a changé d’échelle. Puis de matériau. Le chocolat a rencontré le bronze, le métal, l’aluminium.

Et le chocolatier est devenu sculpteur sans jamais cesser d’être artisan.

Des visages qui nous regardent

Sur la sculpture installée au fond de la pièce, plusieurs visages apparaissent.

Ils sont proches les uns des autres, presque serrés dans la matière. Certains semblent rire, d’autres observer. Ils émergent d’une masse métallique comme si quelqu’un avait soulevé une feuille et découvert dessous une petite foule.

Le chocolat, en embuscade

Et puis, au milieu de cet univers sculptural, il y a les chocolats.

Petites boîtes turquoise posées derrière le verre. Carrés parfaitement alignés. Tout ce qu’il faut pour rappeler que, malgré les sculptures monumentales, les métaux et les formes étranges, l’histoire commence toujours par le goût.

Patrick Roger ne renie pas le chocolat. Il le met simplement à sa juste place. Comme une matière parmi d’autres. Au sein de la grande table. Une matière qui peut être mangée, bien sûr, mais aussi pensée, travaillée, agrandie, transformée.

Le luxe de faire

Il y a aujourd’hui beaucoup de lieux qui parlent de création. Beaucoup moins qui donnent réellement le sentiment que quelqu’un est en train de chercher.

Le Roger Garage appartient à cette deuxième catégorie. On y sent moins la volonté de montrer un parcours que celle de continuer à avancer. Et c’est probablement ce qui le rend attachant.

Patrick Roger n’y apparaît pas comme quelqu’un qui aurait enfin trouvé la formule parfaite.

Au contraire, il semble encore chercher, encore jouer, Encore se demander ce qu’il pourrait faire avec une nouvelle matière, une nouvelle forme, un nouvel objet.

C’est finalement peut-être cela, le vrai luxe de cet endroit : le droit de ne pas savoir exactement où l’on va.

Saint-Sulpice, et après

La place Saint-Sulpice est un décor presque trop sage pour une telle aventure.

Ses pierres, son histoire, ses galeries, ses antiquaires. Et puis ce garage. Ce mot incongru qui dit les moteurs, les mains sales, les objets démontés, les expériences, les bricolages et les inventions.

Patrick Roger aurait pu ouvrir une galerie. Il a préféré ouvrir un garage.

Ce choix résume assez bien le personnage. Parce qu’au fond, ce qu’il semble vouloir préserver, malgré le succès, malgré la reconnaissance, malgré les œuvres devenues monumentales, c’est cette chose très simple : le plaisir de fabriquer.

De partir d’une matière et de voir jusqu’où elle peut nous emmener. Le chocolat n’est alors que le commencement. Le reste est une histoire de mains, de curiosité et de liberté. Et lorsqu’on ressort du Roger Garage, c’est peut-être cela que l’on garde en tête. Pas seulement les sculptures. Pas seulement le métal qui semble couler sur le sol ou les visages qui surgissent de la matière.

Mais le sourire d’un homme sous une lumière turquoise. Un homme qui, visiblement, n’a pas fini de jouer avec les matières.

Véronique Spahis

Roger Garage, 2-4 Place Saint-Sulpice, 75006 Paris

Ouvert du mardi au samedi, de 11h à 13h45 et de 14h30 à 19h