Trente ans à chercher ce que les visages nous racontent
Et si le sourire était l’une des expressions les plus mystérieuses de l’humanité ? Depuis 1996, le Musée du sourire d’Alexia Guggémos poursuit cette intuition avec une curiosité intacte. Pour ses trente ans, il s’installe à la Mairie du 17e arrondissement avec une exposition qui fait dialoguer Picasso, Banksy, Lichtenstein, ORLAN, Sabine Weiss et bien d’autres. Une promenade sensible, drôle et parfois troublante au cœur de ce geste que nous croyons connaître.
Un sourire et tout change.
Le visage se détend, les yeux s’allument, quelque chose s’ouvre. En une fraction de seconde, un inconnu devient familier, une photographie devient vivante, une rencontre devient possible.
Mais qu’est-ce qu’un sourire, au juste ? De la joie ? De la politesse ? Une invitation ? Une parade ? Un masque ?
Depuis trente ans, Alexia Guggémos explore cette petite énigme avec une obstination joyeuse. En 1996, bien avant les réseaux sociaux et l’explosion des emojis, la critique d’art imagine un musée virtuel consacré à cette expression universelle. Internet n’en est encore qu’à ses balbutiements : l’idée est alors aussi pionnière que singulière. Faire du sourire un sujet artistique, c’est surtout une manière de regarder autrement les œuvres et, derrière elles, les êtres humains.
« Je n’ai jamais cherché les grands éclats. J’ai cherché les petites lumières », confie aujourd’hui la fondatrice.
Trente ans plus tard, la petite lumière est toujours là.
Le sourire n’est pas toujours heureux
C’est la première surprise de cette exposition anniversaire.
On pourrait s’attendre à une succession de visages radieux. Il n’en est rien.
Car le sourire, dans l’histoire de l’art, est rarement aussi innocent qu’on l’imagine.
Prenons Pablo Picasso. Son pichet en céramique Tête, réalisé en 1956, présente un deux faces, un visage solaire, presque amusé et sur l’autre face l’expression devient inquiétante.
Chez Roy Lichtenstein, l’univers graphique des comics transforme le sourire en une image presque industrielle du bonheur : dents parfaites, lèvres impeccables, émotion calibrée.
Puis viennent les détournements.
Hervé Télémaque interroge les représentations héritées de l’imagerie coloniale. Nari Ward travaille sur ce qu’il appelle les « sourires racialisés ». Roman Cieslewicz transforme celui de la Joconde en une présence presque fantomatique.
Le sourire cesse alors d’être simplement une expression. Il devient un langage social.
De Picasso à Banksy, une exposition qui refuse de choisir
Le classique rencontre le pop art. La photographie dialogue avec le street art. L’humour côtoie la réflexion sur le corps et l’identité.
Banksy y apporte son ironie mordante. André son personnage minimaliste. Thoma Vuille, avec son fameux M. CHAT, fait grimper un sourire jaune sur les murs et les toits des villes.
YAK, lui, impose la silhouette d’Elyx, personnage filiforme devenu une véritable signature graphique.
Et il y a John Hamon, avec ses affiches sauvages, qui questionne au passage notre obsession contemporaine pour l’image et la célébrité.
Dans la rue comme dans les musées, le sourire peut être une complicité, une provocation, une résistance ou simplement une façon de dire : je t’ai vu.
Sourire : mode d’emploi du visage
L’exposition devient particulièrement troublante lorsqu’elle s’intéresse au corps.
Avec ORLAN, le sourire se fait critique. Son ORLANOÏDE joue avec notre perception du visage et avec les injonctions faites au corps féminin.
Le collectif Nøne Futbol Club détourne quant à lui les codes de la chirurgie esthétique à travers une représentation déformée de Dolly Parton.
Et soudain, l’exposition quitte le territoire du sourire « joli ». Elle parle de chirurgie, de normes, de vieillissement, de transformation.
Même la médecine trouve sa place dans le parcours avec une ordonnance du chirurgien maxillo-facial Julien Davrou : après une opération, retrouver son sourire peut constituer un geste essentiel pour retrouver sa place dans la vie sociale.
Autrement dit, le sourire n’est pas seulement ce que nous montrons aux autres. C’est aussi ce qui nous permet de revenir vers eux.
Le temps suspendu de la photographie
Puis vient la photographie. Et avec elle, une autre manière de saisir le sourire : non plus comme symbole, mais comme instant.
Sabine Weiss en capte la spontanéité avec ce regard humaniste qui a marqué la photographie française. François Fontaine et Andres Serrano en proposent des visions plus monumentales.
Et puis il y a l’étonnante performance d’Agnès Winter, qui a projeté 300 portraits de New-Yorkais souriants sur le Rockefeller Center. Trois cents visages. Trois cents histoires. Trois cents manières de dire au monde : je suis là.
Une idée née avec Internet, devenue musée
L’histoire du Musée du sourire est aussi celle d’une intuition numérique devenue aventure artistique.
En 1996, Alexia Guggémos crée son musée virtuel, à une époque où Internet n’a pas encore bouleversé notre rapport aux images. L’objectif est alors de rendre l’art plus ludique et de toucher un public le plus large possible.
La collection finit par sortir des écrans.
Au début des années 2020, elle trouve un lieu physique dans le 17e arrondissement, dans une ancienne fabrique de plumes Sergent-Major du XIXe siècle. En 2023, le musée ouvre notamment ses portes au public à l’occasion de Nuit Blanche.
Un joli paradoxe pour un projet né sur Internet : après avoir été virtuel, le sourire retrouve un lieu, des murs, des visiteurs et des rencontres.
« Si tu souris, je vois le monde entier »
C’est le fil rouge choisi pour cette exposition anniversaire et peut-être aussi sa plus belle promesse.
Car le sourire est l’une des rares expressions que nous reconnaissons presque instantanément, quels que soient notre âge, notre langue ou notre culture et qui traverse les siècles, les frontières et même les œuvres.
À la Mairie du 17e, une trentaine d’artistes sont ainsi réunis : ANDRÉ, Anthony ASAEL, Tiziana et Gianni BALDIZZONE, BANKSY, Gilles BARBIER, BEN, Roman CIESLEWICZ, Julien DAVROU, Joël DUCORROY, François FONTAINE, John HAMON, Karin LEWIN, Roy LICHTENSTEIN, Mireille LOUP, Fabrice MIDAL, NØNE FUTBOL CLUB, ORLAN, Pablo PICASSO, Agatha RUIZ DE LA PRADA, Andres SERRANO, Hervé TÉLÉMAQUE, Louis VERRET, Thoma VUILLE, Nari WARD, Thomas WATTEBLED, Sabine WEISS, Agnès WINTER et YAK.
Une drôle de famille, en somme.
Des artistes qui ne parlent pas tous la même langue, n’utilisent pas les mêmes techniques et ne regardent pas le monde depuis le même endroit. Mais qui ont tous compris une chose : un sourire peut contenir tout un monde.
Et si l’art commençait par un sourire ?
Trente ans après avoir imaginé un musée sur Internet, Alexia Guggémos a donc réussi quelque chose d’assez rare : faire d’un simple sourire un territoire artistique. Un territoire où Picasso peut croiser Banksy, où la photographie dialogue avec l’humour, et où, pendant quelques minutes, le visiteur est invité à regarder autrement ce qu’il porte chaque jour sur son propre visage…
Le Musée du sourire fête ses trente ans et il continue de poser la même question, avec une légèreté qui n’exclut jamais la profondeur : qu’est-ce qu’un sourire raconte de celui qui le donne — et de celui qui le reçoit ?
On ressortira peut-être avec quelques réponses, ou pas, mais surtout avec l’envie de regarder un peu plus longtemps le visage de ceux que l’on croise.
Et, qui sait, de leur sourire ?
Une exposition, ouverte à tous, à voir pour sourire et à revoir pour comprendre pourquoi.
Véronique Spahis
Du 17 septembre au 15 novembre 2026
Mairie du 17e arrondissement, 16-20, rue des Batignolles, 75017 Paris
Du lundi au vendredi, 8h30-17h ; jusqu’à 19h30 le jeudi. Entrée libre
Vernissage : mardi 22 septembre à 19h. (sourire obligatoire)