Jamais la citation d’Arthur Rimbaud n’aura été si parfaitement grandiose pour illustrer la méditation du peintre face à l’écoulement du Temps.
2026 sonne le centenaire de la mort de Claude Monet (1840-1926) et la consécration de son œuvre à travers la création d’un musée qui lui est dédiée. Le 17 mai 1927, les Nymphéas, son testament final, furent installés à l’Orangerie des Tuileries, sous le nom de Musée Monet.
Photo 2 (Clémenceau à l’inauguration)
Le musée de l’Orangerie, né sous le signe du don
Acquises à la fin des années 50, il possède aujourd’hui 148 œuvres issues de la collection Jean Walter et du marchand Paul Guillaume, accueillant des figures de la modernité : Renoir, Cézanne, Picasso, Matisse, Modigliani ou Soutine. Mais il commence par un don, celui que Claude Monet fit à l’Etat au lendemain de la Grande Guerre, en léguant le cycle des Nymphéas.
Georges Clémenceau, le grand ami de Monet, supervise les travaux et veut en faire un hymne à la Paix. Deux salles ovales, orientées est-ouest, lumineuses, formeront un écrin pour les immenses toiles, en osmose avec le lieu. Elles dessinent en plan le sigle mathématique de l’infini. Pourtant, dans les années qui suivent, le public s’abstient… jusqu’à sa redécouverte au moment de l’arrivée des œuvres impressionnistes et plus encore après la rénovation des années 2000. Retour de la lumière zénithale, suppression des niveaux intermédiaires, création d’un sous-sol pour exposer les collections, mise en valeur du mur d’enceinte des anciennes fortifications de Paris dans les niveaux inférieurs.
Le musée a donc évolué, bougé, s’est transformé, a été revisité. Qualifié de « Sixtine de l’impressionnisme » par André Masson en 1952, les œuvres se sont frayées un chemin.
En parallèle, et en coordination avec le musée d’Orsay, la programmation culturelle met en place des installations : Avec Wajdi Maouawad pour « Echo des Nymphéas » ; avec Sharon Eyal pour « Danse avec les Nymphéas » ; une expérience immersive « Monet au fil de l’eau », avec le studio Lucid Realities, qui invite le public à traverser les nymphéas en réalité virtuelle, en pleine nature, dans la barque de Giverny; des consultations d’archives documentaires, « Monet à l’œuvre », « Monet en privé » ; et le prêt exceptionnel pendant un an de « Hommage à Monet-triptyque » (1991) de Zao Wou-Ki.
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Peindre le temps, peindre l’accélération.
L’exposition se déroule sous le rapport de Monet au Temps. Dès 1870, il est reconnu comme artiste impressionniste, son œuvre manifeste l’esthétique de la rapidité et du flou, de la modernité et du pleinairisme, de la notation rapide et des couleurs vives, ce qui suffit à le ranger dans la marginalité. Le marchand, Paul Durand-Ruel prend Monet sous son aile et aide le jeune artiste qui brave des débuts difficiles car ses toiles, dont les motifs sont empruntés à la vie quotidienne, passent pour avant-gardistes et antiacadémiques. Elles sont boudées par le public parisien.
Lorsque Auguste Renoir, peint Portrait de Claude Monet en 1875, on le voit poser d’une manière très naturelle. L’artiste se trouve en intérieur, un laurier se détache derrière sa tête, comme si son ami cherchait à le couronner ! La touche de Renoir donne un aspect vibrant au modèle, plein de vie. La toile fut exposée lors de la deuxième exposition du groupe des impressionnistes, en 1876, annonçant une gloire et une reconnaissance prochaine.
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Le fugace, l’insaisissable, des esthétiques nouvelles
Monet développe une peinture qui est témoin des bouleversements qui s’annoncent. Avec la révolution des transports, les distances paraissent réduites, les paysages sont modifiés par les contours qui deviennent plus flous, plus indéterminés. L’impressionnisme, qui trouve son nom après que Monet eut exposé « Impressions, soleil levant » en 1874 (tableau moqué par la critique !), fait écho à cette révolution de la perception, si bien analysée par Marcel Proust qui emprunte des trains pour se rendre à Cabourg et qui nous livre des analyses sensorielles inédites devant le défilement des paysages. Verlaine traduit en poésie ce sentiment d’évanouissement qui saisit le voyageur, tandis que Baudelaire évoque le fugace, l’insaisissable et que Bergson lui consacre sa philosophie en distinguant le temps officiel du temps subjectif…
Monet s’emploie à traduire l’instantanéité du mouvement, sa fluidité, où les sujets sont saisis sur le vif, même s’ils sont souvent retravaillés en atelier. En 1877, Monet peint la gare Saint-Lazare, les vapeurs émanant de la locomotive noient les immeubles en arrière-plan, le ciel disparaissant dans un ensemble de volutes bleues. Dans les années 1880, il approfondit ses intuitions de peintre du mouvement à travers des toiles traitant de phénomènes naturels comme Les glaçons dans la Seine lors d’un hiver particulièrement rigoureux, des paysages normands nimbés de lumière, les Promenades à Argenteuil, Autant d’œuvres matricielles qui initieront ce qui deviendra le génie de Monet
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Ainsi commencent des « années de lutte » impressionnistes, jusqu’à l’obsession finale des « Nymphéas »
Dans les années 1890, cette recherche de l’instantanéité aboutit à l’expérience des séries, concept moderne, mathématique et musical. Cathédrales, Meules, Peupliers traduisent une démarche proche de la dissection du temps. Monet qui s’est installé à Giverny, observe des changements de l’environnement sous l’effet des nuances, multiplie les mêmes motifs au centre de la représentation des heures, des jours, des mois, des saisons. Nulle présence humaine, en chemin vers l’abstraction dont les Nymphéas seront l’apothéose !
Peindre les sensations colorées de l’aube d’été, les subtils chatoiements de la brume qui fond peu à peu, l’éclat du soleil qui perce, la sérénité paresseuse du jour qui éternise le temps immobile d’un après-midi empesé : voilà ce que cherche à dévoiler Monet à travers les 15 tableaux sur le thème des Meules. Le critique Gustave Geffroy y salua « ce surgissement continuel en aspects nouveaux des objets immuables ».
Puis vient la série des Peupliers au bord de l’Epte, entre le printemps et l’automne 1891. Les arbres devaient être abattus mais le peintre négocie leur conservation. Monet veut peindre le mouvement du vent, celui du déplacement, et ajoute à la perspective la notion de défilement. Les infinies variations de l’atmosphère le fascinent et lui tendent un défi. Reproduire le réel sans jamais être satisfait, sans que le sujet puisse être épuisé, un labeur incessant qui va devenir sa raison de vivre.
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La série des Cathédrales de Rouen couvrent une période de cinq ans avant d’être présentées chez Paul Durand-Ruel en 1895. Le sujet multiséculaire valait bien ce temps long. Chaque représentation définit une atmosphère unique. « Tout change, quoique pierre » dit le peintre. Au-dessus du portail central, on peut distinguer une horloge dans un petit disque, illustrant la chronologie des horloges. Mais il est impossible d’y lire l’heure, ironie de l’artiste… La cathédrale de Rouen se diffracte dans les divisions du temps, un temps artistique, en rupture avec la mesure scientifique.
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La série des Parlements, les Ponts de Charing cross et de Waterloo.
A Londres, du balcon de son hôtel, Monet peint les monument londoniens, nimbés de brouillard et de fumées industrielles. Plus d’une centaine de toiles, seront exécutées entre 1899 et 1901, dans la mouvance du grand Turner, mais inachevées pour beaucoup d’entre elles car Monet veut les peindre « toutes en même temps, toutes complémentaires les unes des autres » dira-t-il.
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Giverny, le miracle des Nymphéas, les merveilleux Nymphéas de Claude Monet
Lors de l’Exposition universelle de 1889, un horticulteur avait présenté des plantes exotiques, ce qui subjugua les visiteurs. Le peintre de Giverny, passionné de botanique, est fasciné par leurs couleurs vives, par le milieu aquatique omniprésent d’où surgissent ces fleurs énigmatiques et délicates, au nom si poétique. Il commence à aménager sa maison acquise en 1890, il y vit avec Alice Hoschedé et leurs nombreux enfants. Son jardin va devenir un lieu exceptionnel dédié à la nature, aux fleurs, au végétal dans toute sa variété.
Grand collectionneur d’estampes japonaises, Monet s’est nourri de leur esthétique de la suggestion qui incite à deviner ce qui est caché, non-dit, non dévoilé. C’est pourquoi Giverny sera un jardin japonisant, mystérieux, un ailleurs plein des secrets de la Nature. Il installe des ponts, des barques pour glisser sur l’eau tranquille de l’Epte, dévié après autorisation pour construire deux bassins. Un chantier pharaonique, qui nécessite aussi d’y faire travailler pléthore de jardiniers.
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Dans ces pièces artificielles, il entreprend de faire pousser les Nymphéas qui l’ont tant fasciné. Mais ils ne prennent pas. Il attend, il observe, plante des rangées de bambous pour créer de l’ombre, patiente longuement avant le fleurissement tant espéré ! A partir de 1902, le jardin se réveille, et Monet se concentre sur l’eau, sur ses fleurs, sur la luxuriance de ce qui commence à ressembler à un Eden. Il initie alors sa série la plus longue, 48 tableaux déjà peints en 1909. Giverny est son royaume, il ne le quittera plus, s’adonnant à cette œuvre gigantesque et démesurée qui consiste à peindre la beauté, l’émerveillement, dans un univers infini et prolixe où à disparu tout horizon, toute trace de vie humaine. Une métaphysique du regard, une conversion profonde à un microcosme qui devient macrocosme, qui suffit à remplir une existence tout entière consacrée à la méditation.
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La gloire outre-Atlantique
Entre temps, l’œuvre impressionniste de Monet traverse l’atlantique, New-York et ses artistes admirent le maître, sa capacité à peindre sur le motif, à donner de la matière à la toile sous des couches épaisses de peinture. Paul Durand-Ruel ouvre une galerie sur la Cinquième avenue. La longue histoire des Nymphéas adorée des mécènes américains ne fait que commencer !
Mais lorsque la guerre éclate en 1914, Monet est désorienté, déprimé, il a perdu Alice et un de ses fils, tandis qu’un autre se bat au front et de plus, il souffre d’une cataracte sévère. Il en acceptera l’opération seulement en 1922, sur l’insistance de son ami Clémenceau. La folie des Nymphéas le conduit à peindre sur des surfaces gigantesques, des panneaux immenses, où l’horizontal des bassins devient verticalité sur les murs. Monet refuse de vendre, d’exposer, de s’expliquer …
Devant la caméra de Sacha Guitry visible pendant l’exposition, on découvre Monet en train de peindre, un coup d’œil rapide sur les fleurs, un coup de pinceau rapide sur la toile, en train de retoucher sans cesse, d’apporter de l’éclat ici, du blanc là, de la couleur au gré de la lumière changeante, au gré de la course du temps… Et ainsi vont les jours. Quand le soir tombe, « il n’y plus rien à faire » dit-il, il rentre chez lui.
Une reconnaissance tardive, un message de Paix
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Il meurt le 5 décembre 1926 et le 17 mai de l’année qui suit, Clémenceau inaugure le musée Monet qui abrite les Nymphéas à l’Orangerie. Pourtant les salles restent vides. Les Années folles qui arrivent n’ont que faire de la lenteur d’un méditatif qui tourne le dos à la frénésie retrouvée d’un monde qui veut oublier les atrocités de la guerre. Les hommes ne voient pas que les Nymphéas étaient un manifeste de Paix universelle ! L’abstraction fait son entrée dans le monde de l’art et fait oublier les merveilleux Nymphéas. La seconde Guerre mondiale ne protège pas non plus les toiles, collées au mur. Elles sont éventrées par les obus au moment de la Libération. Le musée ferme.
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Le purgatoire des Nymphéas durera jusqu’en 1952, Sous l’influence des peintres américains en vogue, comme Ellsworth Kelly et des collectionneurs japonais, peu à peu les Français redécouvrent Monet, jusqu’à la sacralisation à partir des années 2000, jusqu’à ce que Claude Monet devienne l’artiste le plus reconnu internationalement, le plus universel peut-être et … le plus prisé des ventes !
Que nous disent les Nymphéas ? Un message de Paix, un témoignage de la Fragilité de notre condition humaine, une conscience de la possible disparition de la Nature, la possibilité de l’extase devant la Beauté du monde, l’Eternité retrouvée grâce à l’inspiration géniale d’un homme qui a donné sa vie à la pureté de l’art, au langage « des choses muettes », ses fleurs.
Corinne Grand
Du 30 septembre 2026 au 25 janvier 2027
Musée de l’Orangerie, jardin des Tuileries, 75001 Paris
Ouvert tous les jours – sauf mardi – de 9h à 18h (21h le vendredi)
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