Au musée Marmottan cet automne, des paysages historiques plutôt que panoramiques

Jusqu’à janvier, le musée Marmottan Monet offre une magnifique exposition « Histoires de paysages » dans laquelle il traite de ce que les paysages peuvent relater du temps plutôt que de l’évolution du paysage en tant que genre dans l’histoire de l’art.

Au lendemain de l’armistice de 1918, Claude Monet écrivit à Georges Clemenceau pour offrir à l’État deux grands panneaux de Nymphéas qu’il voulait signer du jour de la Victoire. Un étang fleuri au sortir de la Grande Guerre : l’exposition s’ouvre sur ce geste paradoxal.

Plus loin dans l’exposition, une photographie de Johanna Quillet montre une forêt de jeunes arbres traversée de Soleil. La photo est belle et simple, presque banale. Seul son titre — Camp(S) indicible, introduction au silence — trahit qu’il s’agit de Sobibór, ancien camp d’extermination nazi. Le geste est semblable à celui de Monet, montrer la nature au-dessus du traumatisme, mais là où Monet offre une contemplation réconfortante, Quillet donne à voir la persistance de la nature, l’inéluctable victoire.

Un titre qui égare peut-être

Pour le centenaire de la mort de Monet, l’exposition présente une centaine d’œuvres qui mettent en perspective les toiles de l’artiste avec celles d’autres des XXe et XXIe siècles. Le titre, « Histoires de paysages. De Monet à Hockney», et les dates, « 1890-2026 », laissent attendre une histoire du genre : ses écoles, ses styles et ses filiations.

Ce n’est pourtant pas ce que propose le commissaire d’exposition, Pierre Wat. Son idée est plus précise, il va démontrer que l’histoire est fixée dans les représentations de paysages. Le mot compte. Il ne s’agit pas du paysage et de l’histoire, comme deux sujets placés côte à côte, mais du paysage comme un lieu qui contient l’histoire. Un champ, une forêt, une montagne conservent les traces de ce qui s’y est passé, qu’elles soient visibles ou enfouies.

Comprendre cette volonté est la clé du parcours, on saisit pourquoi l’on croise des photographies de campagnes menées pour inventorier les États-Unis dans les années 1930 et la France dans les années 1980. Aucune de ces images ne représente un événement fondateur dans le paysage, mais les deux produisent le bilan des conditions de vie et de travail des habitants dans les zones rurales.

Un récit en onze étapes

L’exposition compte onze sections. Elles ne suivent pas un ordre chronologique strict, mais un récit thématique que l’on peut lire à travers quatre manières de relier paysage et histoire.

Le paysage offert à l’histoire. C’est le geste de Monet, première section : un jardin d’eau sans fin conçu comme un refuge face à la violence du monde.

Le paysage qui contient l’histoire. Dans les sections consacrées à la guerre, à la nation ou à l’appropriation d’un lieu, le paysage est un territoire disputé, où l’intimité est contestée. Georgia O’Keeffe, qui peignit la même montagne du Nouveau-Mexique des années durant, disait que sa montagne était « privée », elle se l’était appropriée.

Le paysage qui vient après. Vers la fin du parcours, la nature recouvre ce qui a disparu : les hommes, puis jusqu’aux traces de leur disparition. C’est ici que s’inscrit Johana Quillet comme les artistes qui travaillent sur l’Anthropocène, cette époque où l’être humain, naguère créateur de paysage, devient une force qui dérègle le monde.

Le paysage contre lequel on travaille. Face à l’innommable, le paysage est aussi une forme dont il faut se méfier parce que sa beauté peut faire oublier ce qui s’y est passé. Sans doute parce que la fixité de la nature aurait tendance à éclipser les événements qui s’y sont passé.

Dans cette typologie personnelle, certaines sections, loin d’être inintéressantes, ne trouvent pas leur place. Ainsi, on comprend mal comment les paysages intérieurs, fort bien illustrés avec Edvard, Marcial Raysse ou Gilbert Legube, s’articulent avec la tentative impressionniste de peindre l’instant. On peine aussi à comprendre pourquoi une section est dédiée à l’abstraction alors que cette question relève de l’histoire du genre paysager.

Des choix justes

Dans sa grande richesse, l’exposition présente un bon nombre d’œuvres et chacune tient sa place d’un choix pertinent, donc apporte un éclairage juste et original dans la démonstration. Si les œuvres sont (très) relativement circonscrites dans le temps, on apprécie que dans chaque section chaque œuvre véhicule son idée de sorte que le propos général de la section est solidement étayé.

Si chaque œuvre sert l’exposition, la réciproque se confirme. Là où on regarde certains tableaux comme on a l’habitude de les voir, l’exposition incite à les regarder sous le prisme voulu par elle.

L’exposition déplace le regard sur des tableaux que l’on croit connaître. Devant un Bonnard, on cherche d’ordinaire la lumière et la couleur. Ici, on est invité à y voir un peintre qui tente de tenir dans l’instant, dans le siècle du mouvement.

Raphaël Azaïs

Du 24 septembre 2026 au 31 janvier 2027

Musée Marmottan Monet, 2 rue Louis-Boilly, 75016 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Exposition présentée au musée de Grenoble du 5 mars au 4 juillet 2027.