Circulation(s), le festival de la jeune photographie européenne présente sa seizième édition au Centquatre à Paris du 21 mars au 17 mai 2026. Il invite à explorer les enjeux contemporains sous le regard de vingt-six photographes de quinze nationalités différentes. Sous la direction artistique du collectif Fetart, le festival offre un regard frais et diversifié sur la photographie contemporaine.

Parmi tous les artistes présents, chacun développe des visions fortes, presque glaçantes, inspirées par le monde qui les entoure, mais aussi leur vie personnelle, leurs inquiétudes, leur identité et leur histoire. Toutes les œuvres attirent l’attention, en particulier le travail des deux artistes Sadie Cook et Jo Pawlowska, basés à Reykjavik.
Leur œuvre Everything I want to tell you, se compose de fragments de leurs vies respectives à travers différents supports : majoritairement des photographies, mais aussi des extraits vidéos, des captures d’écran et des mises en scène fantaisistes et fantasmées. À travers cette composition, le duo questionne les assignations imbriquées dans la société autour des corps et des existences de chacun, souvent influencés par la classe sociale, la maladie, l’immigration, le genre et la sexualité.
L’installation se structure autour de diverses tensions à la fois visuelles et symboliques, notamment flotter/chuter : certaines photographies sont soigneusement placées à plusieurs mètres de hauteur sur les murs, tandis que d’autres retenues par des fils qui semblent presque survolter le sol. Une autre tension réside aussi entre envelopper et dépouiller : les visiteurs sont ainsi invités à se déplacer autour et sur l’œuvre, et parfois même à marcher sur certaines images disposées au sol, comme pour aller à la découverte des fragments de leur histoire proposés par les artistes.
Refusant d’imposer un format unique, le duo d’artistes joue également sur la taille des images, allant du minuscule au gigantesque, ce qui confère presque une dimension onirique. De ce fait, les artistes encouragent le public à entrer dans un esprit proche de celui des artistes précédant l’endormissement, lorsque des scènes anciennes, épisodes de l’enfance, sensations enfouies apparaissent brièvement. C’est précisément cette sensation intime et sensible que l’œuvre nous transmet.

Par ailleurs, dans l’édition de cette année, l’Irlande est mise à l’honneur avec un focus sur quatre artistes sélectionnés, qui présentent tous des œuvres particulièrement saisissantes. L’une d’entre elles procure un sentiment presque indicible à la vue de la série Who Fears to speak de l’artiste Clodagh O’Leary, qui explore l’expérience des enfants et des jeunes de bastions républicains de Bogside et Creggan dans le comté de Derry.
Ces zones ont été fortement touchées par les conflits nord-irlandais entre 1968 et 1998, notamment par la présence de l’armée britannique mais aussi par l’action des groupes paramilitaires. Ce conflit s’est officiellement terminé avec l’accord du Vendredi saint (Good Friday Agreement) en 1998. Malgré la fin de la violence générale et le retrait de tous les groupes militaires et paramilitaires, cette violence reste encore active dans les esprits et domine toujours les territoires.
Il est particulièrement déroutant de voir ces jeunes Irlandais plongés dans un contexte de violence dans lequel on ne les attend pas. Les clichés interpellent fortement le public, les incendies, les barrages, tension visible dans l’espace citadin… À travers cette série de photographies, l’artiste étudie la manière dont ces jeunes du nord, nés pendant ou après l’accord du Vendredi saint, sont désignés comme des “babies ceasefires” (les “bébés du cessez-le-feu”). Bien qu’ils soient considérés comme épargnés par le conflit, ils ont hérité des traumatismes intergénérationnels de cette période, ainsi que des difficultés socio-économiques dues à l’après-conflit.
Ainsi, il est tout à fait poignant de constater à quel point la violence réside encore en Irlande, notamment chez les jeunes générations. Le choc ressenti en tant que spectateur vient aussi du fait que cette réalité ne soit pas connue de toutes et tous. La photographie semble de ce fait, permettre une véritable ouverture au monde : elle sensibilise, elle trouble et elle offre une vision et un angle nouveau.

Finalement, comme œuvre tout aussi marquante, mais dans un style différent, on peut évoquer la série de photos accompagnée d’un court petit film de l’artiste française Marine Billet, Reliées. Elle choisit de s’intéresser à la génération Z tout en cherchant à déceler comment les jeunes femmes d’aujourd’hui façonnent leur identité.
Pour ce faire, elle collabore avec cinq jeunes femmes qui, après des échanges intimes et personnels autour de leur vie, racontent et transposent certaines scènes de leur quotidien. Entre mise en scène et documentaire, Marine Billet propose une œuvre hybride, à la fois sensible et authentique.
Le film présenté à côté de la série de photographies, permet de voir ces jeunes femmes évoluer dans l’espace. On y observe de véritables moments de flottement, de questionnement que nous traversons toutes et tous lors du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Il est frappant de constater à quel point ces moments sont retranscrits avec authenticité et sincérité.
Pendant que les images de ces jeunes femmes défilent à l’écran, leurs échanges vocaux sont diffusés. Cela renforce davantage la profondeur et l’honnêteté de ce qui nous est donné à voir et à entendre.
De plus, la série photographique immerge véritablement le public dans une dimension visuelle très esthétique, tout en restant profondément ancrée dans la réalité. Les tons chauds confèrent une douceur réconfortante, comme un message adressé à cette génération : courage, je suis avec vous, nous passons toutes par là. Enfin, la composition particulièrement soignée et fine, ne laisse certainement pas le public indifférent.

Circulation(s) est un festival qui apporte un regard neuf sur le monde, ainsi qu’une vision artistique particulièrement rafraîchissante qui brouille les frontières entre les différents types d’art. Il est absolument fascinant d’observer la manière dont chaque genre d’art se recompose, correspond et dialogue avec les autres afin de produire chez le visiteur des sensations mêlant émerveillement et questionnements.
Le monde, l’identité, l’histoire ou encore les goûts personnels des artistes sont retranscrits et recomposés à travers la photographie, mais enrichis aussi par des mises en scène, des films, des fictions, qui traversent plusieurs niveaux de réalité. Toutes les œuvres témoignent ainsi d’une grande richesse de regard et d’une forte intensité émotionnelle.
La frénésie artistique du festival donne au visiteur un sentiment de rencontre presque percutant, mais toujours empreint de grâce. Au-delà de l’aspect artistique, déjà très marquant de par la diversité grandiose des œuvres présentées, les artistes font plus que partager leur vision : ils nous la transmettent véritablement. Il est d’ailleurs saisissant de se sentir submergé par de telles prouesses artistiques.

Chaque artiste semble avoir donné une part de lui-même pour dévoiler et témoigner de ses angoisses, de ses réflexions personnelles et de ses inquiétudes face au monde et à sa propre existence. Le fond sert pleinement la forme : les œuvres sont engagées et agissent comme le déclencheur d’un écho intérieur chez le spectateur.
L’exposition est profondément troublante. À la fin de chaque salle, on ne s’attend absolument pas à retrouver, dans la suivante, une nouvelle source d’exaltation et de questionnement. Cette palette d’émotions qui ne cessent de se poursuivre laisse une empreinte marquante.
Suzanne Assous-Boulanger
Du 21 mars au 17 mai 2026
Centquatre-Paris, 5 rue Curial, 75019
mardi au vendredi : 12h00 à 19h00 et samedi au dimanche : 11h00 à 19h00
