Critical Mass : fusion artistique au musée Rodin

Cet automne, le musée Rodin réaffirme en beauté sa ligne de conduite : celle d’être à la fois un espace consacré à l’œuvre du sculpteur et à son rayonnement, mais aussi liée à la tradition d’accueillir des artistes contemporains.

Antony Gormley, artiste britannique de renom, présente ainsi Critical Mass, fruit de nombreuses années d’exploration des relations de l’homme à l’espace qui l’entoure à travers le corps humain. Cette exposition, sous le commissariat de Sophie Biass Fabiani, est organisée avec le soutien de la galerie Thaddaeus Ropac.

Composée de 72 figures grandeur nature, 224 carnets, 39 maquettes et plusieurs dessins,

l’exposition se déploie de manière spectaculaire et pendant cinq mois dans tous les espaces du musée.

Depuis les salles de l’hôtel Biron jusqu’à l’ancienne chapelle dédiée aux expositions temporaires en passant par les jardins, des œuvres significatives du parcours de l’artiste dialoguent avec celles de Rodin.

L’installation principale de l’exposition est Critical Mass II : Gormley identifie douze positions fondamentales du corps humain, moulées plusieurs fois chacune puis placées dans différentes positions aux effets contradictoires voire absurdes.

Ces soixante sculptures de taille humaine sont réparties de manière différente, isolées ou assemblées, suspendues ou à terre et peuvent être considérées comme une méditation sur l’existence et sur la chute. Le titre fait d’ailleurs référence au moment où le matériau dévient instable avant la fission nucléaire.

L’enjeu de cette conversation autour de la condition du corps et de la sculpture est donc de pouvoir jouer de rapprochements parfois inattendus, renouvelant le regard des visiteurs sur le musée.

En effet, le dialogue instauré entre les œuvres souligne la modernité de l’approche deRodin.

Son caractère innovant lui a d’ailleurs été reproché, notamment au sein de projets de monuments consacrés à des écrivains célèbres : le visage de Victor Hugo, marqué par les signes du temps et de l’exil ainsi que la robe de chambre de Balzac ont pu faire l’objet de scandales.

Selon Antony Gormley, Rodin a rendu son art libre en l’émancipant de la commission et des forces qui contrôlent la vie publique.

C’est-à-dire que la sculpture n’est plus uniquement matérialisation du passé mais peut aussi être acte producteur du futur et l’élargissement de ces potentialités est fortement ressenti dans l’âge d’airain.

En effet, la lance a été retirée de la main de l’homme représenté, donnant ainsi au geste une ampleur nouvelle, profondément réaliste. La perte progressive des attributs de l’homme militaire, de l’idée de position sociale, de but, performe dans le sens d’une plus grande ouverture et démocratisation de la sculpture

La plupart des œuvres sont en outre placées sans socle, à même le sol et manifestent le souci d’être en prise avec le visiteur pour l’interpeller sur sa propre façon d’être.

Cette relation intime entre un corps et le sol est mise en valeur par La Danaïde de Rodin : sortant de l’eau et de la boue, elle entre en dialogue avec la figure de Gormley, Compact, dont les épaules voûtées et les yeux orientés vers le bas signalent une volonté de se retirer du monde

C’est un tel repli du corps sur lui-même qui fonde la teneur émotionnelle de cette exposition à quatre mains. En effet, ce dernier, au-delà de son intérêt pour la sculpture, est considéré comme un lieu à part entière offert à nos ressentis

Il s’agit dès lors d’analyser comment ce corps premier, biologique, interagit avec le second, celui qui que l’homme construit.

Ici la dimension digitale de l’œuvre d‘Antony Gormley est significative : la structure aérienne d’une œuvre comme Burst renvoie l’impression d’un corps pixelisé, menacé par la dispersion et en proie à une science oppressante qui contraste fortement avec l’assurance physique de l’âge d’airain.

La brutalité des matériaux utilisés (acier, fer) abonde dans le sens d’un âge d’or révolu.

Au sein de l’ancienne chapelle, le corps est également représenté de manière hautement spirituelle. Plusieurs figures adoptent une posture contemplative ; les yeux fermés, elles semblent animées par une puissance intérieure. La mise en scène de cette instant de prise de conscience de soi rappelle l’influence de la sculpture bouddhiste d’Asie du Sud sur le travail d’Antony Gormley

Le parcours proposé permet d’ailleurs de comprendre les différentes étapes de réalisation du projet : les carnets de travaux de l’artiste donnent accès à ses idées de sculptures et de dessin, pratique qu’il considère comme matérialisation quotidienne de sa pensée.

De la même manière, les maquettes en volume offrent une évolution de la démarche de Gormley. Certaines côtoient harmonieusement les ébauches du maître des lieux.

Critical Mass porte bien son nom : c’est toute une variété de procédés qui nous sont présentés : connexions entre les œuvres, entremêlement des dimensions micro et macro scopique, dialogue entre la matière et le vide, autant de riches interactions qui font de la première exposition d’Antony Gormley dans un musée national français une expérience… explosive !

Joséphine Renart

Du 17 octobre 2023 au 3 mars 2024

Musée Rodin– 77 rue de Varenne- 75007, Paris

Du mardi au dimanche : 10h-18h30

https://www.musee-rodin.fr/