Dans le cadre des Sociétés secrètes de la saison culturelle Les Extatiques, l’ombromane Philippe Beau donne un spectacle en dialogue avec le Monstre (1962-2005) de Raymond Moretti (1931-2005).
Perché sur la mezzanine d’un vaste sous-terrain de La Défense, on regarde l’ombromane Philippe Beau projeter ses mains sur un mur vierge, puis sur les motifs irréguliers du Monstre de Raymond Moretti. Son éclairage fait naître des silhouettes animales et des figures humaines cachées dans le bric-à-brac de l’œuvre. C’est beau, immersif, presque hypnotique. À y regarder de plus près, on comprend que dans ce dialogue, les ombres et le Monstre ne sont pas deux univers qui fusionnent mais qui se frottent l’un à l’autre, sans jamais vraiment se confondre : les ombres évoquent la nature et la liberté tandis que le monstre n’est que technique et humanité.
L’approche de Philippe Beau s’inscrit dans une filiation consciente avec le cinéma de la première moitié du XXe siècle qui reposait sur des moyens « low tech », comme l’ombromane s’amuse à le dire, pour donner du mouvement à une image. Elle prolonge aussi le geste de Moretti qui avait consisté à peindre les ombres que projetait le monstre sur les murs de l’atelier. Beau n’intervient donc pas sur un terrain étranger à l’œuvre : il emploie son expertise sur l’œuvre dans le prolongement du premier artiste.
Le Monstre n’a pas changé depuis 2005. Pendant vingt ans, il est resté tel quel, en sommeil. Si Moretti avait un temps songé à détruire son Monstre au moyen de l’électricité, il avait en fin de compte décidé de ne pas le faire mais d’en fixer les ombres telles qu’elles étaient à la fin de sa vie. Peindre plutôt que détruire est une décision active mais surement pas un abandon. Les vingt années d’immobilité qui suivirent résultent de ce choix et ne sont donc pas dénuées d’intention de Moretti.
C’est ce sommeil choisi que Beau vient interrompre quand son bestiaire réveille le Monstre. En remettant en mouvement des ombres restées figées depuis deux décennies, il fait apparaître un des oiseaux et autres animaux sur une œuvre qu’on pouvait croire définitivement arrêtée. L’ombromane fait-il un hommage à un geste resté ouvert, ou remet-il en cause une décision que Moretti avait prise sciemment ? La performance ne répond pas à cette question, mais elle donne à y réfléchir.
On peut objecter que le Monstre est une œuvre inachevée et qu’en cela, l’ombromane ne brise pas les scellés. Mais l’inachèvement de l’ensemble et la fixité d’un geste particulier sont deux choses distinctes. Que l’œuvre reste ouverte ne rend pas automatiquement légitime tout geste ultérieur sur elle, mais cela n’en fait pas non plus de toutes les performances des interventions illégitimes.
Enfin, le Monstre est une œuvre dense, dont la lecture ne se fait pas sans effort car l’accumulation des matériaux et des références peut égarer le regard. La performance de Philippe Beau a au moins cet effet concret : elle éclaire certains détails sous certains angles et donne à voir le Monstre avec les yeux de l’ombromane. En ce sens, la performance s’avère être un vrai dialogue, surtout quant elle révèle des ombres fortuites du Monstre, comme on verrait des formes dans les nuages.
Au terme des vingt minutes de la performance, on sort enchanté par la poésie du travail de l’ombromane et comme il donne à regarder une œuvre si particulière. Plus tard, on s’interrogera sans doute sur la manière dont Philippe Beau confronte ses ombres naturalistes au monstre manufacturé.
Raphaël Azaïs
Dates :
- Mardi 29 septembre 2026 : 18h et 19h
- Jeudi 8 octobre 2026 : 18h et 19h
- Mercredi 18 novembre 2026 : 12h et 13h
La Défense, Métro La Défense, sortie 3, Entrée à coté du restaurant IT Trattoria
Durée : 20 minutes – Tarif : 5 € par personne
Très déconseillé aux personnes de moins d’1,20 m (visibilité quasiment nulle). Inaccessible aux personnes à mobilité réduite (PMR).
Réservations : https://www.parisladefense.com/fr/programme/agenda/extatiques-ombromane-septembre-2026