Hilma af Klint (1862-1944) est aujourd’hui reconnue comme une figure pionnière de l’abstraction, enfouie par sa propre volonté, n’a commencé à circuler qu’un demi-siècle après sa création.
Le Grand Palais, en coproduction avec le Centre Pompidou, lui consacre du 6 mai au 30 août 2026 la première grande exposition monographique jamais organisée en France. Elle met notamment à l’honneur les « Peintures du Temple », un cycle de plus d’une centaine de toiles et dessins réalisés entre 1906 et 1915.

Pour comprendre ces peintures, il faut d’abord comprendre ce qu’elles étaient censées être. Af Klint ne peignait pas pour exposer, ni même pour être vue. Elle peignait pour un temple, un édifice spirituel idéal, jamais construit, dont ces œuvres devaient constituer le décor total. Ce projet utopique est aussi ce qui confère au cycle sa cohérence extraordinaire. Plutôt qu’une suite de tableaux, il compose un ensemble vivant, traversé par une pensée en mouvement.
Le projet naît au sein du groupe De Fem (les Cinq), un collectif de femmes peintres réuni autour d’une quête commune, à la fois féministe, spirituelle et ésotérique. Ensemble, elles pratiquent le spiritisme, expérimentent le dessin automatique au psychographe. C’est dans ce cadre singulier, à mi-chemin entre l’atelier et le cercle initiatique, qu’af Klint reçoit ce qu’elle considère comme une mission : donner forme à ce que la raison ne peut saisir.






Des premiers tracés libres au graphite jusqu’aux formats monumentaux des Dix Plus Grands, dix panneaux à la tempera peints en trois mois à même le sol, illustrant les âges de la vie avec une fraîcheur psychédélique, le parcours de l’exposition suit l’élaboration progressive de ce vocabulaire singulier. Spirales, pétales, arabesques, lettres codées : derrière la douceur apparente des formes se déploie un système rigoureux. Les motifs ne relèvent pas du décoratif ; ils agissent comme des vecteurs de sens, cherchant à rendre visibles des tensions fondamentales et leur possible dépassement — féminin et masculin, matière et esprit, bien et mal.

Au centre de ce système, la couleur occupe une place décisive. Chez af Klint, la couleur pense. Nourrie des théories de Goethe autant que des textes théosophiques d’Annie Besant, elle naît d’un contraste primordial entre noir et blanc, et s’organise en un monde d’oppositions : chaud contre froid, obscur contre lumineux, terrestre contre céleste. Le bleu appelle le jaune ; leur tension se résout dans le vert. L’image devient le lieu d’une réconciliation que le monde réel, lui, peine à trouver. La scénographie des galeries rénovées du Grand Palais en tire la conséquence logique : les murs se teintent des pigments mêmes de l’artiste, roses, bleus, verts, comme si la peinture refusait de rester dans ses cadres et venait prolonger, jusque dans l’espace du visiteur, cette leçon de couleur.



Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de présenter ces oeuvres ? Af Klint avait elle-même ordonné que ses peintures restent scellées vingt ans après sa mort. Elles n’ont été montrées au grand public pour la première fois qu’en 1986. Le monde entier les redécouvre depuis, avec une rétrospective au Guggenheim de New York en 2018. La France les découvre à son tour, tardivement, mais avec tout l’espace qu’elle mérite.
Lise Morlon
du 6 mai au 30 août 2026
Grand Palais, Galeries 8, entrée square Jean Perrin, 17 avenue du Général Eisenhower, 75008, Paris.
Ouvert de 9h30 à 17h du mardi au vendredi et de 9h30 à 19h les week-ends.
