Du 22 octobre 2026 au 28 février 2027, la Fondation Cartier pour l’art contemporain présente Le Temps des récoltes, une exposition d’envergure consacrée à l’artiste ghanéen Ibrahim Mahama. Entouré de neuf artistes et collectifs, il transforme les vestiges industriels, les archives et les mémoires collectives en un manifeste artistique où réparation, transmission et création de nouveaux imaginaires se rencontrent. Entre installations monumentales et expériences collectives, cette exposition interroge notre rapport à l’histoire et esquisse une autre conception du progrès.
De la mémoire industrielle à la création contemporaine
Il est des expositions qui invitent à regarder les œuvres. D’autres nous amènent à reconsidérer notre rapport au temps, à la mémoire et à l’histoire. Avec Le Temps des récoltes, la Fondation Cartier pour l’art contemporain propose une expérience de cette seconde nature, en donnant carte blanche à Ibrahim Mahama, figure majeure de la scène artistique contemporaine internationale.
Né en 1987 à Tamale, dans le nord du Ghana, l’artiste s’est imposé par ses installations monumentales réalisées à partir de matériaux récupérés, de textiles usagés, d’archives et de fragments du patrimoine industriel. Son travail explore les héritages coloniaux et postcoloniaux, les circulations économiques et les transformations sociales qui ont façonné son pays.
Chez Ibrahim Mahama, les objets ne sont jamais de simples matériaux. Les sacs de jute ayant transporté du cacao ou du charbon, les structures métalliques abandonnées et les vestiges d’anciennes infrastructures industrielles portent les traces des hommes et des femmes qui les ont manipulés. Leur usure raconte une histoire du travail, du commerce et des ambitions politiques, mais aussi celle des ruptures et des promesses inachevées.
En collectant et en réassemblant ces éléments, l’artiste leur offre une nouvelle existence sans effacer leur passé. La matière devient une archive vivante, où se superposent les expériences humaines, les échanges économiques et les mutations historiques. Ce qui semblait voué à disparaître retrouve ainsi une place dans le présent.
Cette démarche trouve ses racines dans l’histoire du Ghana, premier pays d’Afrique subsaharienne à accéder à l’indépendance en 1957. C’est dans ces vestiges qu’Ibrahim Mahama puise une partie essentielle de son inspiration. Plutôt que de considérer les ruines comme les signes d’un échec définitif, il y voit des ressources capables de nourrir de nouvelles possibilités. La mémoire n’est plus un lieu de nostalgie : elle devient une matière active, susceptible de contribuer à la construction du futur.
Parliament of Ghosts : faire revivre les promesses inachevées
Au cœur de l’exposition, Parliament of Ghosts matérialise cette réflexion sur la mémoire politique. L’installation prend la forme d’une chambre parlementaire constituée de sièges traditionnels en bois, sur lesquels les visiteurs sont invités à s’asseoir.
Ces sièges, symboles de la royauté ashanti, évoquent également les spoliations coloniales et les conflits qui opposèrent l’Empire britannique à l’Empire ashanti entre 1824 et 1901. Leur présence convoque une histoire faite de pouvoir, de résistance et de déplacements culturels.
Le titre de l’œuvre fait également écho à une autre rupture historique : le coup d’État du 24 février 1966, qui renversa Kwame Nkrumah, premier président du Ghana indépendant. Vidé de ses représentants, ce parlement devient la métaphore d’une démocratie interrompue, mais aussi d’une histoire qui demeure ouverte.
L’installation ne se limite pourtant pas à évoquer les absences du passé. Elle crée un espace dans lequel les visiteurs peuvent prendre place, se rencontrer et participer à une expérience commune. Durant l’exposition, concerts, performances, conférences et débats viennent animer ce parlement symbolique. L’œuvre devient ainsi une agora contemporaine, où l’histoire se confronte aux questions du présent.
Cette dimension participative est essentielle dans la pratique d’Ibrahim Mahama. L’artiste ne conçoit pas la création comme un geste strictement individuel, mais comme le résultat de relations, de savoir-faire et de contributions accumulés au fil du temps. Chaque matériau porte la trace d’une multitude de mains ; chaque installation prolonge une histoire qui dépasse son auteur.
Things Fall Apart : reconstruire à partir des ruines
Autre pièce majeure de l’exposition, Things Fall Apart transpose dans l’espace de la Fondation Cartier une ancienne usine ghanéenne de fabrication de bouteilles en verre.
Inaugurée en 1966 à Aboso, dans le sud-ouest du Ghana, cette usine faisait partie des grands projets industriels développés sous Kwame Nkrumah. Après plusieurs décennies de difficultés, de tentatives de restructuration et de privatisation, elle avait été laissée à l’abandon. Ibrahim Mahama l’a rachetée en 2024, avant de la démanteler pour transporter ses matériaux vers son centre d’art Red Clay, à Tamale.
La reconstruction présentée à Paris prolonge cette démarche : donner une nouvelle vie à une infrastructure délaissée tout en préservant les traces de son histoire. Structures métalliques, moules, bouteilles et fragments de verre témoignent de l’activité passée du site et de l’ambition industrielle qui l’avait vu naître.
Le titre fait référence au roman Things Fall Apart de l’écrivain nigérian Chinua Achebe, publié en 1958 et connu en français sous le titre Le Monde s’effondre. Cette référence inscrit le projet dans une réflexion plus large sur les bouleversements historiques et la manière dont les générations suivantes peuvent se réapproprier les héritages culturels et politiques.
Pour Ibrahim Mahama, reconstruire ne signifie pas revenir à un état originel idéalisé. Il s’agit plutôt de transformer ce qui existe encore pour rendre possibles d’autres usages, d’autres récits et d’autres formes de transmission. L’usine ne retrouve pas simplement sa fonction passée : elle devient une œuvre et un lieu d’apprentissage.
Cette conception de la réparation traverse l’ensemble de son travail. Les marques d’usure ne sont pas des imperfections à dissimuler, mais des éléments constitutifs de l’identité des objets. En refusant de les effacer, l’artiste fait de la transformation une manière de préserver la mémoire et de contester la logique du jetable.
Neuf artistes, une histoire collective
Fidèle à sa démarche, Ibrahim Mahama ne conçoit pas cette exposition comme une présentation exclusivement personnelle. Il invite neuf artistes et collectifs à dialoguer avec son travail : James Barnor, Dorothy Akpene Amenuke, Gideon Appah, Courage Dzidula Kpodo, Postbox Ghana, Zohra Opoku, le Cercle d’Art des Travailleurs de Plantation Congolaise, Tjaša Rener et Feda Wardak.
Photographie, peinture, textile, architecture, archives et pratiques communautaires composent un ensemble où les histoires individuelles rencontrent les enjeux collectifs. Les œuvres dessinent des correspondances entre différentes géographies, du Ghana à la République démocratique du Congo, en passant par l’Afghanistan et l’Europe.
Une autre idée du progrès
À travers Le Temps des récoltes, Ibrahim Mahama questionne un modèle de progrès fondé sur la nouveauté permanente et l’effacement du passé. Il oppose à cette logique une pratique de la réparation, du réemploi et de la coopération.
Les matériaux portent leurs cicatrices ; les bâtiments conservent les marques de leur histoire ; les archives deviennent des ressources pour penser le présent. Rien n’est véritablement isolé de ce qui l’a précédé.
Cette vision trouve une résonance particulière dans un monde confronté aux défis environnementaux, aux débats sur la restitution du patrimoine et à la nécessité de repenser les modèles de développement culturel. Elle rappelle également que les institutions artistiques ne sont pas seulement des lieux de conservation ou d’exposition : elles peuvent devenir des espaces de production de savoirs, de rencontres et d’expérimentation collective.
Avec Le Temps des récoltes, la Fondation Cartier met en lumière une pratique artistique qui dépasse la seule contemplation esthétique. Ibrahim Mahama nous invite à considérer les ruines autrement : non comme les témoins définitifs d’un échec, mais comme les fondations possibles d’une nouvelle histoire.
Récolter, dans cette perspective, ne signifie pas seulement recueillir les fruits du passé. C’est aussi prendre soin de ce qui a été transmis, reconnaître le travail de celles et ceux qui nous ont précédés et créer les conditions d’un avenir partagé.
Elena Sokhoshko
Du 22 octobre 2026 au 28 février 2027
Fondation Cartier pour l’art contemporain, 2 place du Palais-Royal, 75001 Paris,
Ouvert tous les jours – sauf lundi – de 11h à 20h