Julie de Pierrepont, une artiste sur Le fil de l’intranquillité

L’artiste Julie de Pierrepont manie le textile ; coud, forme et réforme des formes, plongeant dans les délices de l’étrangeté pour mieux résonner. Dans Abysses puis Totems– deux séries -, son œuvre suit Le fil de l’intranquillité, quête d’une représentation de la réalité aux contours définitivement indéfinis. L’artiste expose du 28 mars au 8 avril à la mairie d’Asnières-sur-Seine.

Derrière les colonnes d’Hercule, l’inconnu ; derrière celles de Julie de Pierrepont, l’étrangeté. L’artiste, diplômée de l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués Duperré signe une première exposition en région francilienne.

La mairie d’Asnières-sur-Seine accueille jusqu’au 8 avril Le fil de l’intranquillité de l’artiste. A travers Abysses et Totems, deux œuvres sérielles, l’artiste entremêle les fils de son travail pour tenter de dénouer les situations complexes, « intranquilles auxquelles le monde fait face. L’urgence climatique, la perte de repère, la quête d’identité : l’œuvre de Julie de Pierrepont entend évoquer les grandes thématiques des bouleversements contemporains.

Au travers de créations textiles originales qui placent au centre de la création le tissage, Julie de Pierrepont tricote, brode et tisse son œuvre qui défile. Abysses et Totems se présentent comme deux séries différentes. Pourtant, elles forment une continuité. Le fil ne se rompt pas : il s’étire.

Croiser les fils, bousculer les conceptions 

« Mon travail s’entend comme une recherche d’étrangeté à travers trois axes : le sacré, le vivant et l’intime », expose-t-elle. A la croisée des fils de l’artiste, se concentre le fil conducteur, le nœud gordien de l’œuvre : la recherche d’une représentation conceptuelle du monde dans des créations pleinement déconceptualisées, désincarnées.

Les formes des Abysses et Totems sont globuleuses, nébuleuses. De leurs formes difformes rejaillit pourtant l’idée d’une dimension supérieure marquée par une empreinte sacrée, une mobilité vivante et une composition embryonnaire voulant intimer l’idée d’une apparition prochaine, d’une transformation soudaine, d’une réincarnation certaine. « L’étrangeté est un sentiment qui me traverse l’esprit et se retrouve dans mon œuvre. L’idée d’une certaine indistinction à travers les choses. »

L’artiste entend bousculer les « conceptions habituelles ». Ces Totems, sortes de grands agrégateurs d’éléments épars, entrent en résonance avec les Abysses, subtils traits brodés. Sur un même fil, ils se rejoignent : celui d’une quête des profondeurs pour mieux parvenir à une vision en hauteur, décloisonnée.

« Depuis toute petite, j’ai un sentiment de décalage », confie Julie de Pierrepont. Ce décalage ne donne néanmoins pas lieu à une œuvre hors sol mais plutôt à une création pleinement ancrée dans une réalité intrinsèquement changeante, décousue. Les nœuds de Julie de Pierrepont résonnent comme une proposition d’assemblage ; une suggestion de métissage. 

Sur le fil, entre vie et mort

La question de l’identité pour l’artiste coréenne, adoptée dès son plus jeune âge en France, est également centrale. « C’est un travail d’introspection, fœtale. » Comme autant de cordons ombilicaux noués autour de la création première, le cheminement artistique de l’artiste rappelle que la vie ne tient parfois qu’à un fil.

Entre le nœud de discorde et d’apaisement, Julie de Pierrepont ne tranche pas. « Je me situe dans une forme d’errance perpétuelle », exprime-t-elle. Tel un funambule sur un fil, l’artiste n’entend pas chercher des réponses, simplement tracer un chemin de passage qui ferait prendre conscience des affres de la réalité pour mieux les affronter, les expliquer, les soigner.

La technique de l’artiste qui pousse sa création dans l’infiniment précis – notamment en broderie avec le point de Gobelin -, traduit une réelle volonté de pénétrer dans la complexité des éléments. Dans ces nœuds dès plus resserrés, l’artiste fait état des nombreuses interrelations et interconnexions qui cimentent notre société : tout à la fois fondements et errements.

Le textile et la couture ont pourtant ceci de positif qu’ils peuvent également ravauder les plaies ; rapprocher les âmes ; panser les blessures. La filiation entre un présent étrange et un ailleurs étranger est renforcée par les poteaux funéraires des peuples Tiwi d’Australie qui ont inspiré Julie De Pierrepont pour ses Totems.

Ces structures en volume constituées de bois, métal, laine, tissus et soie, puis peints à l’acrylique, s’élèvent autour des Abysses. Ils s’imposent comme des relais, phares des profondeurs sur lesquels s’agglomèrent et se désagrègent dans un flot ininterrompu, des éléments épars ; symbolisant autant de parts multiples de nos existences.

La stèle funéraire s’inscrit ainsi dans le paysage autant comme un mausolée qu’un tronc d’arbre qui prendrait racine. La dichotomie entre vie et mort, présence et absence, s’efface alors et laisse apparaître un chemin : Le fil de l’intranquillité, fil de vie de nos frêles existences solides.

Gabriel Moser.

Jusqu’au 8 avril 2026

Mairie d’Asnières-sur-Seine, 1 Place de l’Hôtel de Ville, 92600 Asnières-sur-Seine