Rencontre avec l’artiste céramiste Laëtitia Rouget

« Je suis tombée amoureuse de la céramique parce que j’adore le processus : on ne réfléchit plus, c’est un peu comme une méditation »

L’artiste française Laëtitia Rouget, aujourd’hui céramiste et dessinatrice, nous ouvre les portes de son univers idyllique et coloré où les zèbres soutiennent des bougies et les assiettes parviennent à nous faire sourire. C’est perché en haut de l’hôtel Dame des Arts en plein cœur du 6ème arrondissement, que l’on découvre sa nouvelle collection « A minha vida Portuguesa » inspiré du soleil de la ville aux 7 collines dans laquelle elle a récemment décidé de s’installer. Après des études d’art en Angleterre dans la prestigieuse Central Saint Martins School, la vente de pièces uniques sur Instagram et un détour par la mode, l’artiste Laëtitia Rouget se consacre aujourd’hui à la création de pièces en céramiques aussi colorées que solaires et un poil ironiques. Des assiettes, des faïences, des bougeoirs, des pièces que l’on imagine toutes naturellement prendre place sur une table d’été ou illuminer notre intérieur de leurs couleurs estivales. Lisbonne, cité aux milles couleurs, a alors été l’inspiration première de cette collection qui se veut, à l’image des valeurs de sa créatrice, éthique et écoresponsable. Sans artifices et en toute transparence, les pièces sont chacune peintes minutieusement à la main et leur quantité est volontairement limitée pour garantir le savoir-faire et la tradition artisanale du pays.

L’opportunité s’est alors présentée de rencontrer l’artiste et de revenir ainsi sur son parcours, ses intentions et valeurs, son travail et le processus créatif derrière une collection de céramiques ainsi que les futurs projets, très prometteurs, de sa carrière d’artiste – elle travaille simultanément aux côtés de sa meilleure amie, la directrice créative et styliste Colombine Jubert, pour le projet de textile Pangea. En juillet dernier, It Art Bag avait eu la chance de couvrir l’inauguration de la fresque « évolutive » réalisée par le duo sur la façade de l’aéroport d’Orly.

En ce qui concerne sa nouvelle collection, celle-ci sera disponible en ligne sur son site internet à partir du 1er juillet et sûrement aussi chez ses clients notoires comme The Conran Shop, magasin emblématique d’ameublement et de décoration, les Galeries Lafayette ou encore Harrod’s et Selfridges en Angleterre. En d’autres termes, Laëtitia Rouget est une artiste céramiste d’une créativité et d’une inspiration débordantes qui puise inlassablement dans sa passion pour la création afin de nous présenter des pièces empreintes de raffinement, d’humour et de couleurs.

Retour sur son parcours, ses valeurs et ses projets passés, actuels et futurs.

Tu es née dans une famille de fabricants de porcelaine, la création a toujours été au cœur de ton éducation. Quel est ton parcours ?

Alors pour la petite histoire, j’ai étudié à Londres à la Central Saint Martins School of Arts en illustration, je faisais beaucoup d’illustrations, de peintures etc. Ensuite, j’ai commencé à travailler dans la mode ce qui est assez différent de ce que je fais aujourd’hui mais c’est toujours le dessin en fait, clairement la ligne directrice c’est le dessin, j’adore dessiner, j’adore aussi apprendre des nouveaux médiums et travailler avec mes mains. C’est vrai que quand j’ai commencé à faire de la céramique c’était juste avec une de mes copines après le travail et je suis tombée amoureuse de la céramique parce que j’adore le processus : on ne réfléchit plus, c’est un peu comme une méditation et il y a toujours le côté illustratif que je peux rajouter dessus et qui est vachement important pour moi. Donc quand j’ai commencé, j’étais à Londres et je faisais que des pièces uniques que je vendais sur Instagram et ça a commencé comme ça. Puis, il y a plusieurs personnes qui m’ont demandé de faire des collections qu’ils puissent vendre eux en magasin, donc de faire des productions, et c’est là où j’ai déménagé au Portugal pour essayer de trouver une usine pour m’aider à produire. C’est assez récent, ça fait un an et demi, deux ans que je suis au Portugal.

Cette collection s’inspire principalement de ta nouvelle vie au Portugal mais de quoi d’autre t’inspires-tu ?

Je m’inspire de plein de choses, bon il y a toujours des petites femmes nues, voilà c’est toujours là clairement avec leurs petites fesses. J’aime bien aussi et j’ai beaucoup d’assiettes avec des phrases qui reviennent et qui me font rire. Et ça, ça s’inspire beaucoup de mon travail que je faisais quand j’ai commencé et que je faisais des pièces uniques où j’écrivais un peu ce qui me passait par la tête sur les assiettes ou que je dessinais. Finalement, c’est quelque chose qui se retrouve toujours dans mon travail.

Tes premières créations, elles ressemblaient à celles que tu fais aujourd’hui ?

Eh bien c’est toujours un peu différent mais c’est une continuation parce qu’il y avait toujours en fait pas mal de femmes nues et pas mal de mots et de phrases écrites donc c’est clairement une continuation un petit peu de ce que je faisais. Pour la série et la collection sur les animaux que j’ai sorti il y a peut-être huit mois, l’inspiration vient du fait que j’ai pas mal voyagé en Afrique du Sud et ça m’a beaucoup inspiré.

Tu sais combien de collections différentes tu as fait ?

En fait moi je suis un peu autodidacte donc je ne sors pas spécialement une collection par an donc je dirais que j’ai dû en sortir deux *rires*. Mais c’est vrai que ce sont aussi des clients qui m’ont poussé en disant « bon, on a besoin de ça donc fait nous telles pièces » après j’aime ma liberté, c’est vachement important. Justement c’est chouette parce que les gens avec qui je travaille me laissaient complètement ma liberté et me disent « voilà on a besoin de quelque chose pour la boutique et on aimerait bien des assiettes des vases et tu fais un petit peu ce que tu veux ».

Et maintenant, tu te consacres entièrement à cette activité ?

Oui, maintenant c’est devenu une petite marque même si je me considère plus comme une artiste que clairement comme une marque. Je n’ai pas envie de me donner de règles donc si j’ai envie d’arrêter la céramique dans deux ans et bien j’arrêterai et je ferais autre chose. Et puis on a aussi ce deuxième projet, Pangea, où on fait beaucoup de textile, en ce moment on est en train de développer une chaise donc j’ai trouvé des gens qui travaillent le métal pour travailler avec nous. J’adore découvrir de nouvelles choses et un peu pousser. C’est pour ça que dès que m’y connais un peu trop, c’est là que personnellement je commence à m’embêter un peu. Donc c’est vrai que ces des 2 dernières années je me suis un petit peu plus concentrée sur la partie céramique. Là maintenant, je viens juste d’acheter une petite maisonnette à Lisbonne qui n’est pas très loin de la plage et avec un garage où je vais mettre mon four et je vais repartir dans une grosse série où ça va être des pièces uniques. Je pense que je vais retourner un petit peu vers ce que je faisais avant, à faire des pièces uniques tout en continuant à faire aussi d’autres choses : j’aimerais bien refaire aussi des expositions parce que ça fait un petit temps que je n’en ai pas faites et ça c’est vraiment quelque chose qui me manque.

En ce moment, on fait beaucoup de choses aussi avec la deuxième marque qui s’appelle Pangea. Avec le tissu on a pas mal de beaux projets en ce moment avec ma meilleure amie qui était aussi à la Central Saint Martins School et avec qui j’ai été coloc pendant des années ce qui fait qu’on se connaît super bien. Avec elle on fait plus des tissus : ce sont des grandes œuvres en patchwork comme des grandes peintures sauf que c’est juste du patch et de la broderie etc. C’est toujours très coloré et il y a la petite femme qui revient, il y a le zèbre aussi de temps en temps. On dessine toutes les 2 mais par exemple en général, on dessine – on appelle ça des drapeaux – chacune quinze tissus donc il y a à la fois elle et à la fois moi. Maintenant, on a un petit peu un style commun qu’on a inventé pour Pangea justement. Pleins de signes reviennent.

Ça prend combien de temps de faire une pièce ?

Ça dépend vraiment mais je sais que quand on a commencé, la plus difficile c’était la rose parce qu’en fait il faut que ça reste droit, il ne faut pas que ça bouge et bizarrement c’était la plus difficile. C’est tout simplement parce que la terre bouge beaucoup et donc de garder quelque chose de droit, même pour le palmier au début, c’était un peu difficile. Mais sinon j’avais fait le zèbre, l’éléphant et une grande girafe et ça m’avait pris deux-trois jours après j’y vais, c’est-à-dire que je dors sur place là où je travaille la terre parce que pour l’instant je n’ai pas encore vraiment mon atelier de terminé à la maison. C’est chez les gens avec qui je travaille qui ont un tout petit lit au-dessus de leur toute petite usine et donc ils me laissent, ils me disent « tu fais ce que tu veux, tu dors, tu dors pas, tu as les clés donc tu fais comme tu veux ».

Mais alors quel est exactement le processus de création ?

C’est moi qui dessine tout. Donc d’abord tu vas faire le moule, tu vas travailler juste la forme. Ensuite, une fois que tu as fait la forme, on va créer un moule par rapport à ça, on va te recréer la forme que toi t’as faite et ensuite il y a la peinture. C’est deux étapes différentes. Ensuite, une fois que je suis contente avec un produit et le résultat, je leur dis « celle-ci on la garde et on va en faire 20, 30… » mais je fais quand même des petites quantités parce que je suis toujours petite et qu’on aime bien aussi changer de temps en temps : on a pleins d’assiettes différentes, on fait pleins de mots différents…

Qu’est-ce qu’il en est du projet d’Orly avec Pangea ?

Oui, alors ça, ça va se terminer en 2025. En fait, on a dessiné la fresque d’Orly, trop de chance qu’ils nous choisissent, on ne sait pas trop comment ils nous ont trouvés *rires*. On venait de commencer, ça ne faisait même pas un an donc vraiment trop de chance. Alors c’est déjà à Orly, c’est simplement que le projet dure pendant trois ans parce qu’à chaque fois ils colorisent la frise au fur et à mesure que leurs engagements écologiques sont accomplis. A chaque fois qu’un de leur engagement est rempli, une partie de la frise se colorise, s’illumine et en 2025 ils sont censés atteindre la neutralité carbone. Donc voilà, jusqu’en 2025 et tous les six mois en général, ils rajoutent un ou deux dessins de plus. Pour l’instant, il y a à la fois une partie peinte, terminée, et une partie qui est en noir et blanc et qui sera terminée.

Et à propos de cet aspect écoresponsable, j’ai l’impression que c’est aussi au cœur de ton activité que de te soucier de ton impact sur la planète ?

Oui, oui et de faire attention avec qui je travaille, c’est vachement important. C’est ce que je disais, mon rêve ce n’est pas de devenir un gros truc, pas du tout. J’ai envie de rester petite, de pouvoir faire attention aux gens avec qui je travaille et qu’eux soient heureux. Pour la céramique, mon assistante portugaise, qui est devenue ma mère portugaise, m’a tellement aidé : le but ce n’est pas de devenir une entreprise avec 10 ou 15 personnes, c’est vraiment de rester toutes les deux et de le garder à échelle humaine et de pas trop se disperser. Parce qu’à vouloir trop faire, je trouve qu’on perd aussi l’essence de ce qu’il y a derrière et ce qu’on essaye de dire. Donc voilà, déjà entre les deux projets que j’ai pour l’instant ça me convient.

Tes pièces sont disponibles en ligne et dans d’autres endroits ?

Oui, sur mon site et après, en effet, sûrement chez mes clients en général Harrod’s et Selfridges en Angleterre et les Galeries Lafayette, The Conran Shop, Goodmoods en France, etc. En Angleterre toujours, je vais bientôt sortir une collection avec Liberty pour cet hiver. Et avec Selfridges, j’avais eu la chance de faire une collaboration pour Elton John. Le marché anglais est clairement mon premier marché vu que la première fois qu’on m’a un peu découverte, c’est là-bas. Au Portugal par contre, ça se fait petit à petit mais pas encore, pour l’instant j’ai suffisamment de travail donc je ne vais pas démarcher.

Entretien réalisé le 24 mai 2023 à Paris

Maya Choserot

Le mode de fabrication répond aux normes les plus élevées du commerce équitable (SMETA – Sedex Members Ethical Trade Audit)

Site de l’artiste : https://laetitiarouget.com/

Site de Pangea : https://www.pangeaaa.com/