Au cœur du 1er arrondissement de Paris, le Drawing Lab confirme une fois de plus sa vocation de laboratoire d’expérimentation. Depuis le 13 février 2026, l’institution accueille « All Parts Of Us », une exposition personnelle d’envergure consacrée à l’artiste espagnole Susanna Inglada. Lauréate du prestigieux Prix Drawing Now 2025, Inglada déploie ici un univers où le trait ne se contente plus de la surface du papier, mais s’empare des murs et du volume pour questionner nos structures sociales et nos intimités fragmentées.

Sous le commissariat de Giuliana Benassi, l’exposition propose une immersion totale dans une œuvre qui, tout en puisant ses racines dans la grande tradition picturale européenne, résonne avec une urgence contemporaine saisissante.
Le dessin hors de la page : une mise en scène tridimensionnelle
Ce qui frappe d’emblée en descendant dans l’espace du Drawing Lab, c’est la physicalité du travail de Susanna Inglada. Née en 1983 à Banyeres del Penedès et installée à Amsterdam, l’artiste a conservé de sa formation théâtrale un sens aigu de la dramaturgie.
Dans « All Parts Of Us », le dessin devient sculpture et installation. Les figures, souvent découpées et assemblées en collages monumentaux, semblent prêtes à s’extraire des murs. Cette approche transforme le spectateur en acteur d’une pièce silencieuse mais vibrante. La fragmentation, thème central de l’exposition, s’incarne par l’utilisation de techniques mixtes où le papier est trituré, superposé et parfois associé au bois ou à la céramique.








L’œuvre phare, Forest, illustre parfaitement cette dynamique : une forêt de mains menaçantes surgit de l’espace, créant une métaphore puissante de l’unité collective qui peut, à tout moment, basculer vers le conflit. Ici, le dessin n’est plus une fenêtre sur le monde, mais un environnement que l’on habite.
Un miroir des tensions contemporaines
Le titre de l’exposition, « All Parts Of Us », agit comme une profession de foi. Susanna Inglada explore l’idée que chaque individu est composé de fragments — de traumatismes, d’émotions, d’histoires partagées — qui s’assemblent pour former un tout social. Mais ce « tout » est loin d’être serein.
L’artiste s’attaque frontalement aux rapports de pouvoir et aux inégalités de genre. À travers une vidéo animée, elle réinterprète le mythe biblique de Suzanne et les Vieillards, un sujet classique de l’histoire de l’art qu’elle détourne pour dénoncer le « male gaze » (le regard masculin) et l’oppression systémique. On y retrouve l’influence de maîtres du grotesque et de la lucidité critique comme Francisco de Goya ou Paula Rego. Comme ses illustres prédécesseurs, Inglada utilise la distorsion des corps pour révéler la distorsion des âmes.

L’œuvre Ojos Cerrados (Yeux fermés) constitue un autre pivot sémantique de l’exposition. En représentant des figures aux paupières closes, Inglada pointe du doigt notre propension collective à détourner le regard face aux crises et aux injustices. C’est un appel à l’éveil, une invitation à rouvrir les yeux sur la réalité crue de notre époque.

L’humour comme antidote
Malgré la gravité des thèmes abordés — corruption, autorité, violence —, le travail de Susanna Inglada n’est jamais purement didactique ou sombre. Un humour subtil, presque grinçant, circule entre les œuvres. Ce recours au décalage permet de rendre les questions existentielles plus digestes, agissant comme un antidote à la dureté du propos. Les têtes qui fondent (Melting head) ou les postures exagérées de ses « guerriers » insufflent une vitalité qui empêche l’exposition de tomber dans le pathos.





Un parcours qui s’étend jusqu’à Amiens
Le sacre de Susanna Inglada au Prix Drawing Now 2025 ne s’arrête pas aux murs du 17 rue de Richelieu. Grâce au partenariat entre Drawing Now Paris et le Frac Picardie, l’univers de l’artiste va s’exporter au-delà des frontières parisiennes.
Dès le 3 mars 2026, la Maison de la Culture d’Amiens (MCA) ouvrira ses portes à l’artiste, suivie du Frac Picardie le 13 mars. Ce triptyque d’expositions culminera lors d’un vernissage commun à Amiens, symbolisant la circulation des idées et des formes sur le territoire. Le Drawing Lab organise même une navette spéciale pour permettre au public parisien de découvrir cette extension picarde, preuve de l’ambition portée par la directrice générale de la Drawing Society, Carine Tissot, et la fondatrice Christine Phal.
L’exposition au Drawing Lab est une étape clé dans la carrière de Susanna Inglada, confirmant que le dessin, lorsqu’il est libéré de ses cadres traditionnels, possède une capacité unique à nous rassembler et à nous faire réfléchir sur ce qui constitue, précisément, « toutes les parties de nous« .
Véronique Spahis
Du 13 février au 10 mai 2026.
Drawing Lab, 17 rue de Richelieu, 75001 Paris.
Entrée gratuite, tous les jours de 11h à 19h.
https://www.drawinglabparis.com/
À ne pas manquer : La 19e édition de la foire Drawing Now Paris au Carreau du Temple, du 26 au 29 mars 2026, pour prolonger la découverte du dessin contemporain.
