Présenté en première mondiale à la Semaine de la Critique 2026, The Station marque avec éclat les débuts de la réalisatrice yéménite-écossaise Sara Ishaq dans le long métrage de fiction. Situé dans un Yémen déchiré par la guerre, le film suit Layal, propriétaire d’une station-service réservée aux femmes, véritable havre de paix où se tissent des liens de solidarité et de résistance. Lorsque son jeune frère risque d’être enrôlé de force, elle se lance dans une course contre la montre qui transforme ce récit intimiste en un thriller.

Avec une grande maîtrise, Sara Ishaq mêle chronique sociale, tension dramatique et émotion familiale pour dresser le portrait d’une société prisonnière de cycles de violence. Refusant tout misérabilisme, la réalisatrice met au contraire en lumière la force de la sororité, la capacité des femmes à faire vivre leur communauté et la possibilité de préserver son humanité malgré l’oppression.
Porté par une mise en scène élégante, des personnages profondément attachants et un regard d’une rare générosité, The Station s’impose comme une œuvre puissante, lumineuse et profondément nécessaire.
Coproduction internationale réunissant le Yémen, la Jordanie, la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Norvège et le Qatar, The Station est distribué en France par Arizona Distribution, tandis que ses ventes internationales sont assurées par Paradise City Sales.
Rencontre avec Sara Ishaq, réalisatrice de The Station
Entretien réalisé par Elena au 79e Festival de Cannes, à bord du bateau Arte.
Elena : Comment est née l’idée de The Station ?
Sara Ishaq : L’histoire est née pendant l’année que j’ai passée au Yémen en 2015, lorsque la guerre a éclaté. À l’origine, je viens du documentaire. J’avais déjà réalisé des films pour la télévision ainsi qu’un documentaire personnel. En tant que cinéaste, il m’a semblé naturel de retourner dans mon pays pour comprendre ce qui se passait alors que tout s’effondrait autour de nous.
J’ai vécu cette période avec beaucoup de tristesse, de colère et parfois même de dépression. Je recueillais les témoignages de personnes ayant survécu à la guerre, et certaines de leurs histoires me bouleversaient profondément. Après certaines rencontres, je passais des journées entières à pleurer. Je me suis énormément attachée à ces personnes.
Je passais aussi beaucoup de temps avec des femmes, simplement à écouter leurs conversations. Au début de la guerre, l’atmosphère était extrêmement intense au Yémen. C’est à ce moment-là que j’ai entendu parler d’une station-service réservée aux femmes, créée et dirigée par une femme. J’ai immédiatement trouvé l’idée extraordinaire et j’ai d’abord voulu en faire un documentaire.
Mais la situation sécuritaire était très compliquée. Les femmes ne souhaitaient pas apparaître devant la caméra et les déplacements constants rendaient difficile le suivi des personnages. Un an et demi plus tard, alors que j’étais enceinte de mon fils, j’ai repensé à toutes ces histoires enregistrées. J’avais l’impression de pouvoir réaliser dix documentaires différents. J’ai alors compris que la fiction me permettrait de rassembler ces récits dans une seule histoire, tout en restant fidèle à leur vérité. C’est ainsi qu’est né The Station.
Elena : La photographie du film est magnifique. Comment avez-vous constitué votre équipe pour ce premier long métrage de fiction ?
Sara Ishaq : La construction de l’équipe a pris plusieurs années. Tout a commencé lorsque j’ai retrouvé Nadia, ma productrice jordanienne. Nous nous connaissions depuis longtemps et étions restées en contact. Comme elle travaillait déjà dans la fiction, je l’ai approchée lorsque j’ai commencé à développer le projet.
Je venais du documentaire et je n’avais jamais écrit de scénario de fiction. Grâce à elle, j’ai beaucoup appris sur la structure narrative, le développement des personnages et l’écriture. Ensemble, nous avons transformé toutes les histoires et les conversations que j’avais recueillies en personnages et en situations dramatiques.
Ensuite, nous avons présenté le projet dans différents marchés et laboratoires afin de trouver des partenaires internationaux. Lorsque des coproducteurs français sont arrivés à bord, cela nous a permis de renforcer le financement du film et de collaborer avec de nombreux talents français.
Pour moi, le critère principal dans le choix de mes collaborateurs était humain. Je voulais travailler avec des personnes en qui j’avais confiance, avec lesquelles je partageais la même énergie et le même sens de l’humour. Un tournage de fiction est une expérience très intense. Lorsqu’on est entouré de personnes que l’on apprécie et qui deviennent des amis, cela rend l’aventure presque magique. Nous avons véritablement créé une famille autour de ce film.
Elena : Le projet a pris près de dix ans à voir le jour…
Sara Ishaq : Oui, exactement. Il nous a fallu environ neuf ans et demi entre l’idée initiale et la présentation du film à Cannes.
Elena : Combien de temps a duré le tournage ?
Sara Ishaq : Le tournage a duré cinq semaines, auxquelles se sont ajoutées cinq à six semaines de préparation et de repérages.
Elena : Le film a-t-il déjà trouvé des distributeurs à l’international ?
Sara Ishaq : Nous travaillons avec un agent de ventes internationales, Paradise City Sales, et plusieurs distributeurs se sont déjà engagés autour du projet.
Elena : Savez-vous quand le film sortira en France ?
Sara Ishaq : Pas encore. Il faudrait poser la question au distributeur français. J’espère surtout que le film trouvera son public après Cannes. Mon premier public est naturellement le peuple yéménite, y compris toute la diaspora dispersée à travers le monde. Il y a également une importante communauté arabe en France. Même si l’histoire est profondément ancrée dans la réalité du Yémen, elle porte aussi une dimension universelle.
Elena : C’est ce qui rend le film si authentique. On y voit comment les femmes continuent à faire vivre la société malgré la guerre.
Sara Ishaq : Oui, absolument. Je pense souvent aux femmes durant la Seconde Guerre mondiale. Lorsque les hommes sont partis combattre, les femmes ont dû prendre leur place dans les usines et dans de nombreux secteurs essentiels. Elles sont devenues indispensables.
Lorsque la guerre s’est terminée, beaucoup ont compris qu’elles ne voulaient plus disparaître de l’espace public. Elles avaient prouvé leur capacité à participer pleinement à la société. Ce mouvement a contribué à transformer durablement leur place dans le monde.
Aujourd’hui encore, dans les situations de conflit, lorsque les hommes disparaissent sur les champs de bataille, les femmes continuent de faire fonctionner la société. Elles prennent des responsabilités nouvelles, revendiquent leur place et deviennent des acteurs essentiels du changement.
Elena : Merci beaucoup. Félicitations encore pour cette sélection au Festival de Cannes.
Sara Ishaq : Merci
Elena Sokhoshko