Croire et guérir : quand le musée de Saint-Denis ausculte l’invisible

Il y a des sujets d’exposition qui, au premier abord, peuvent faire reculer les visiteurs les plus sensibles. Aborder l’anatomie pure, l’observation des microbes ou la froideur de la médecine suscite parfois une pointe d’appréhension. Pourtant, la richesse incroyable du parcours et la beauté des œuvres présentées balayent immédiatement les réticences pour laisser place à une agréable curiosité historique. C’est là toute la force de cette proposition : faire oublier les sensibilités individuelles pour plonger le public dans une fascinante aventure humaine.

Installé dans le cadre hors du temps de l’ancien carmel du XVIIe siècle, le musée d’art et d’histoire Paul-Eluard de Saint-Denis propose une plongée audacieuse dans l’histoire des pratiques de guérison, du Moyen Âge jusqu’à nos jours. Intitulée « croire et guérir. et délivrez-nous du mal », cette exposition, reconnue d’intérêt national, marque une mue importante de l’institution vers un véritable musée de société. En s’appuyant sur un territoire cosmopolite riche de 130 nationalités, le musée explore l’histoire universelle de la maladie, de la souffrance et du bien-être pour engager un dialogue nécessaire entre la rationalité de la science et le fil de la croyance.

Le parcours s’ouvre au rez-de-chaussée sur un trésor patrimonial exceptionnel : l’apothicairerie de l’ancien hôtel-dieu de Saint-Denis, conservée dans ses boiseries d’origine. Face à cet alignement de 285 pièces de faïence de Rouen du XVIIIe siècle, la charge poétique des inscriptions thériaque, orviétan, sang-dragon agit comme un déclencheur d’imaginaire immédiat. On y découvre le célèbre droguier menier de 1840, outil pédagogique où les apprentis pharmaciens devaient reconnaître cinquante substances médicinales à l’aveugle, rappelant au passage que Saint-Denis fut une grande terre d’industrie pharmaceutique au XIXe siècle.

La littérature scientifique s’expose juste à côté, témoignant de l’évolution des savoirs depuis la pharmacopée antique de galien et sa théorie des quatre humeurs (sang, phlegme, bile jaune, bile noire). Les manuels du XVIe et XVIIe siècles révèlent la controverse alchimique, cette quête mystique visant à extraire l’essence de la matière qui annoncera, bien plus tard, l’isolement des principes actifs par la chimie moderne. La science n’a pourtant pas toujours eu le monopole du soin. Au début du XIXe siècle, une multitude de « remèdes secrets », comme l’eau minérale de bézoard de la veuve Perrin (une concrétion stomacale de chèvre !), tentaient d’obtenir leur ticket d’entrée au Codex officiel de l’Académie de médecine. Essuyant un refus dans 95 % des cas pour charlatanisme, ces potions familiales et monastiques ont fini par céder la place à la standardisation des doses unitaires et des comprimés au XXe siècle.

En montant d’un étage, l’exposition se fait plus clinique mais tout aussi esthétique en ouvrant les portes du « théâtre de la science ». C’est la Renaissance qui s’empare du corps humain par le biais de la dissection, brisant la tradition antique pour en faire un objet d’art et d’observation. Le public reste impressionné par les écorchés partiels de femmes enceintes gravés en couleur par Gautier d’Agoty ou par la profusion des cires pathologiques de l’école de médecine de Nantes, qui oscillent subtilement entre le macabre, l’érotique et le sublime. Mais le clou de cette section reste sans nul doute la confrontation avec l’ouvrage monumental d’André Vésale, de humani corporis fabrica (1543). L’épaisseur spectaculaire de ce livre de médecine, ouvert sur ses célèbres écorchés mis en scène dans des paysages académiques, témoigne de la révolution graphique et scientifique de son époque.

Puis, la vitrine dédiée à l’invention du microbe matérialise le passage des miasmes (ce « mauvais air » que l’on combattait par des aromates) à la microbiologie de pasteur. Seringues anciennes, affiches des services d’hygiène de la Ville de Paris contre la variole et microscopes d’époque illustrent cette science triomphante, prolongée au début du XXe siècle par les clichés d’autochromes du professeur Letulle ou les films cellulaires de Jean Comandon.

Le parcours s’achève de manière très intime dans l’ancien dortoir des carmélites. Les petites cellules austères, autrefois propices à la méditation, ont été investies par une scénographie colorée qui fait dialoguer les spiritualités. Ici, qu’il s’agisse des religions du livre, du bouddhisme ou de l’animisme, les invariants de la recherche du bien-être se croisent. On redécouvre la dévotion populaire autour des saints thaumaturges, où la nature du martyre détermine la spécialité médicale : Sainte Agathe et ses seins tranchés invoquée pour les maladies mammaires, ou Sainte Claire pour les yeux. Les morceaux de saints deviennent de véritables médicaments : on grattait la pierre de Sainte Walburge pour en boire la poussière, ou on avalait de petites images pieuses imprimées trois fois par jour. Cette sacralisation de la matière se retrouve également dans la magnifique collecte de Daniel Spoerri, qui réunit dans un coffret en bois des dizaines de flacons d’eaux miraculeuses prélevées aux fontaines bretonnes. Preuve que ces rituels évoluent avec leur temps, l’exposition présente même la dévotion contemporaine autour du docteur Sousa Martins à Lisbonne, transposée aujourd’hui à travers un compte Facebook où les fidèles déposent des ex-voto numériques.

Tout au long de cette déambulation, le regard d’une dizaine d’artistes contemporains vient poétiser ou bousculer le propos. On s’arrête devant les délicates serres miniatures en verre soufflé de Christian Fogarolli où la plante s’interpénètre avec l’organique pour devenir viscère et chair. Plus loin, l’exposition prend un ton nettement plus critique face aux dérives de notre société moderne. L’installation de l’artiste canadienne Dana Wyse, avec sa série de faux médicaments rétro « Jesus had a sister productions », dénonce avec une ironie mordante la surconsommation de pilules miracles promettant le bonheur sur commande. Cette critique de l’hyper-médicalisation trouve un écho percutant dans une œuvre contemporaine majeure fermant la marche : une montagne impressionnante de boîtes de médicaments vides déversée sur le sol devant une serre en verre, métaphore saisissante d’une société saturée de chimie. Enfin, l’autel pop et coloré du mouvement des sœurs de la perpétuelle indulgence rappelle les combats militants et les actions d’information indispensables menés dès 1981 face à l’épidémie dévastatrice du VIH-sida.

En se refermant sur un projet participatif touchant et local le « petit traité de botanique dionysienne » associant les portraits d’habitants d’Olivier Pasquier aux recettes de plantes glanées sur les marchés, cette exposition d’une richesse rare réussit son pari. Elle rappelle que guérir le corps, à travers la science ou la foi, n’a jamais été rien d’autre qu’une tentative désespérée de soigner notre âme.

Pélopia Maury

Du 27 mai au 15 novembre 2026

Musée d’art et d’histoire Paul-Éluard 22 bis, rue Gabriel Péri – 93 200 Saint-Denis.

Ouvert du mardi au vendredi de 10h à 17h30, le samedi de 11h à 18h30 et le dimanche de 14h à 18h30. Fermé le lundi,